La photo ci-dessus a été faite à la Fête des Tibétains de la région lausannoise samedi soir. A une heure où j’étais encore confiant que l’initiative "Contre l’immigration de masse" serait rejetée. J’avais même parié sur un non à 55%.
Mon nez politique est bien enrhumé, et l’image de cette maman jouant avec son enfant dans un caddie prend une autre signification. Celle de l’étranger réduit à une marchandise.
"Libre-circulation" et "contingents" ne veulent pas du tout dire la même chose. La première est un principe, une liberté comme son nom l’indique, assortie de limites comme toute liberté. Le second est un maquignonnage.
La raison première pour laquelle j’ai voté non à l’initiative de l’UDC - et que j’ai peu entendue dans la campagne - est qu’elle met dans le même sac les travailleurs migrants et les requérants d’asile. C’est éthiquement et politiquement inacceptable. C’est aussi un curieux manque de cohérence de la part d’un parti qui n’a cessé de dénoncer, justement, la confusion entre "vrais" et "faux" requérants d’asile. Soit dit en passant, sur les quelque 80 familles tibétaines constituant la communauté de la région lausannoise, toutes sauf trois relèvent de l’asile. Faudra-t-il leur dire non demain parce que le contingent global n’aura plus de place pour elles?
L’autre raison pour laquelle j’ai voté non à l’initiative "Contre l’immigration de masse" est qu’elle remplace un système certes imparfait mais perfectible par une usine à gaz soviétique. Là encore, il est étrange du point de vue de la cohérence intellectuelle qu’un parti prétendûment ami de la libre entreprise envisage le retour à l’économie planifiée communiste en ce qui concerne la main d’oeuvre étrangère. Les régions, les branches économiques, chaque entreprise devront annoncer leurs besoins, une vaste bureaucratie devra les évaluer et les réguler en fonction de critères complètement flous. La seule règle clairement posée dans l’initiative est la "préférence nationale". En théorie, chaque employeur sera donc tenu de prouver qu’il n’a pas trouvé de Suisse pour le poste vacant avant de solliciter un permis pour un étranger. Soit cette mesure sera rapidement inapplicable, soit elle engendrera un arbitraire kafkaïen et une inefficacité économique redoutable. La concurrence des travailleurs migrants a été globalement positive pour la Suisse jusqu’ici, sauf peut-être dans un canton comme le Tessin dont la situation particulière a été sous-estimée. Un système de contingents, quel qu’il soit, a de fortes chances d’être moins efficace et pénalisant.
Certes, il est trop tard pour écrire cela, direz-vous, le verdict est tombé. Ce verdict me navre, j’ai le droit de dire pourquoi et je ne suis pas sûr que ceux qui l’ont poussé vers le retour aux contingents en aient saisi toutes les conséquences. Je ne peux m’empêcher aussi de rapprocher ce succès historique de l’UDC de celui qu’avait signé le parti en 1992, avec des résultats à peu près identiques. La grande différence est qu’à l’époque, le choix était entre ceux qui voulaient se rapprocher de l’Union européenne et ceux (l’UDC) qui ne voulaient pas. Le risque, l’inconnu étaient plutôt du côté des premiers. Avec l’initiative "Contre l’immigration de masse", le risque, l’inconnu sont au contraire du côté de l’UDC et des conséquences de son initiative. C’est la raison pour laquelle je croyais que les Suisses finiraient par la rejeter. Qu’ils l’aient acceptée montre à quel point le climat a changé en vingt-deux ans. On l’a entendu cet après-midi dans les premiers commentaires des partisans de l’initiative: dire merde à l’Europe n’est plus un problème, c’est une évidence jouissive. Je n’ai jamais aimé les fonctionnaires de l’UE qui agitaient l’index face à la Suisse, mais je ne crois pas non plus que le fait d’être un gros client de l’UE nous autorise à nous comporter en ploucs arrogants.
Une autre forme d’arrogance consiste à se gausser du fameux "dimanche noir" annoncé par Jean-Pascal Delamuraz en 1992. Après tout, entend-on, les sombres pronostics de Delamuraz ne se sont pas réalisés, il n’est rien arrivé de terrible à la Suisse après le non à l’EEE, elle s’est même mieux tirée d’affaire que ses voisins malgré la crise financière de 2008 et les attaques contre le secret bancaire. Alors pourquoi pas cette fois-ci encore? Ce raisonnement souffre d’un double défaut. D’abord on ne sait pas comment la Suisse aurait évolué dans le cadre institutionnel de l’EEE. Peut-être aussi bien qu’avec les bilatérales, peut-être mieux encore. Faire croire que notre salut vient du refus est une escroquerie intellectuelle. Quant à la mise en place et à la gestion des contingents, elle aura forcément un coût économique et politique, l’avenir dira lequel.
Dernier point: le vote de ce jour est-il teinté de xénophobie? J’entends déjà les hurlements des partisans de l’initiative: "Jamais de la vie! Nous voulons simplement rester maîtres des flux de travailleurs migrants et éviter l’immigration dans le système social". Je peux les suivre jusqu’à un certain point: un pays qui compte 23% de population étrangère, d’innombrables "segundos" et couples mixtes peut difficilement être taxé de xénophobe. Mais je retiens quand même que l’iniatiative de l’UDC a fait ses meilleurs scores dans des cantons de Suisse centrale et alémanique qui sont parmi les moins touchés par les problèmes dont on a parlé ces derniers mois, tandis que des cantons fortement concernés par les migrants étrangers (Zurich, Bâle, Genève, Vaud, Neuchâtel, Jura) ont voté non, comme le montre le schéma ci-dessus tiré du blog de Martin Grandjean. On ne m’ôtera pas de l’idée qu’à la volonté de sanctionner un Conseil fédéral jugé trop laxiste s’est ajoutée dans une partie de la Suisse un bon vieux fond de réflexe anti-étrangers.
Sociologiquement, les démographes (travaux de Emmanuel Todd, entr’autre) prétendent que le rejet de l’étranger (au patelin ou du pays … question d’échelle) est souvent concomitant à un fonctionnement inégalitaire de la société dès la cellule familiale.
Le Danemark a eu lui aussi ce type de "réaction" alors qu’il était à l’époque le pays le moins touché par le "risque d’invasion" des "autres".
La pyramide des âges inversée (indiquant un vieillissement de la population) expliquerait également cette position "frileuse".
Que disent vos statistiques suisses là dessus ?
Concernant la première hypothèse, je ne sais pas, les données me manquent. La seconde est très plausible, vu la pyramide des âges helvétique. JCP