Quand un quotidien en vient à titrer en page une "Nous sommes un journal", c’est que quelque chose ne va pas bien du tout. "Libération" péclote depuis des années, ses actionnaires proposent d’en faire un "réseau social, créateur de contenus, monétisable sur une large palette de supports multimédias (print, vidéo, TV, digital, forums, événements, radio, etc.). Une sorte de "café de Flore du XXIè siècle". Jouer sur la marque, vendre de l’ambiance, du pschiit, des produits dérivés, c’est à la mode. Les journalistes se sont mis en grève. Libé n’en est pas à sa première crise, peut-être survivra-t-il à celle-là aussi, mais une telle absence de boussole inquiète - au-delà de ce titre.
En Suisse romande, l’heure de vérité approche pour le quotidien Le Temps, mis en vente par ses deux actionnaires principaux Tamedia et Ringier. Voici ce qu’écrit à ce sujet Gabriel Sigrist de Largeur.com. Il avait été le co-animateur du site web anonyme "Innocent" qui avait suivi de l’intérieur la création du Temps en 1997-8. Un travail de pionnier sur le Net à l’époque, même s’il frisait le code du point de vue de la loyauté à l’employeur. Gabriel Sigrist reste aujourd’hui assez bien informé de ce qui se passe, à travers la page Facebook "Quel repreneur pour Le Temps?". Voici ses plus récentes hypothèses:
"C’est depuis peu le nom de Michel Reybier qui circule comme repreneur du Temps. Longtemps surnommé "le Roi du Saucisson" (il a été patron des marques Cochonou et Justin Bridou), ce richissime français a diversifié ses activités dans l’hôtellerie en achetant, à Genève où il s’est installé, l’hôtel La Réserve. Il possède par ailleurs le Cos d’Estournel, un Saint-Estèphe mythique (deuxième Grand cru au classement de 1855). Sa fortune est estimée à 600 millions de CHF. Son intérêt financier pour la presse, qui serait une nouveauté, lui vient peut-être d’Antoine Hubert (propriétaire de l’Agefi), dont il est proche."
Avant d’avoir été un journal romand, Le Temps fut, de 1861 à 1942, un quotidien français proche des milieux d’affaires, et même le titre le plus important avant de se compromettre avec l’occupant nazi. Le Monde lui succéda à la … Libération. Il semblerait que certains industriels ou financiers hexagonaux, par coquetterie ou souci de se préserver une utile porte d’entrée en Suisse, auraient la nostalgie du Temps et envie d’investir dans son rejeton actuel.
P.S.: C’est quoi, au fond un journal? C’est une place de village, un endroit où les gens se rencontrent et se reconnaissent, échangent. Un journal parle d’abord de ce qui arrive dans un périmètre identifiable, proche. Il est par essence LOCAL. Cela ne l’empêche pas d’ouvrir les yeux de ses lecteurs sur des horizons plus lointains, mais sans cette complicité de base il meurt à moyen ou long terme. C’est ce qui arrive à la majorité des journaux aujourd’hui. Ils sont devenus des porte-parole - du pouvoir ou de minorités - ils ne se demandent plus ce qui intéresse le lecteur, sauf ces titres passe-partout et souvent éphémères qui surfent sur les modes consuméristes, ils sont devenus une addition d’intérêts de journalistes.
Le besoin de partager des informations et des émotions de proximité n’est pas moindre qu’avant, au contraire. Voici trois exemples… locaux.
- Une page Facebook "T’es de Nyon si…" a surgi il y a quelques jours sur Facebook. Elle compte déjà plus de 3600 membres (pour une ville de 18 000 habitants).
- Cette page s’inspire - peut-être sans le savoir - de la page FB et du site MyMontreux (21 800 mentions "j’aime", population 24 500 habitants), animés entre autres par Roger Bornand, ancien publicitaire du lieu.
- Le Journal de Sainte-Croix créé en 1988 par Jean-Claude Piguet. Ce dernier exemple est particulièrement intéressant. Il existait déjà un journal dans cette localité, mais celui-ci a été absorbé et supprimé par le Journal d’Yverdon, ville industrielle historiquement concurrente de Sainte-Croix, au nom de la sacro-sainte rentabilité et de la non moins sacro-sainte théorie du regroupement des forces. Il se trouve que Jean-Claude Piguet ne croit pas trop à ce qui est sacro-saint. C’était l’époque des premier MacIntosh, il en a acheté un et a relancé le Journal de Sainte-Croix, lui qui était d’abord enseignant, conseiller communal socialiste, et journaliste pigiste amateur. Cela fait 25 ans que l’aventure dure, et elle a même fait un petit non loin de là avec la Feuille d’Avis d’Orbe que co-réalise Denis-Olivier Maillefer. Accessoirement, les deux hommes dirigent les éditions Mon Village.
Pendant que ces expériences fleurissent, le Journal d’Yverdon a été repris par 24 Heures, qui a aussi avalé l’Est Vaudois à Montreux et d’autres titres. Ces absorptions répétées n’ont pas empêché le tirage de 24 Heures de dégringoler de 100 000 à 70 000 exemplaires. L’éditeur de 24 Heures a été lui-même été avalé par le groupe zurichois Tamedia.
D’un côté, des financiers qui étalent leurs tableaux Excel, parlent "valeur de la marque", "monétisation" et pensent toujours que "big is beautiful". De l’autre des gens mus par l’envie et récompensés par la proximité. A plus grande échelle, Peter Wanner et son groupe AZ Medien en Suisse allemande est un bon exemple. On parie sur l’avenir des médias?
Visiblement, les journaux ont un soucis de ligne éditoriale, d’analyse et d’ancrage auprès des lecteurs.
Maintenant, si un journal se doit d’être local au point de ne rapporter que les potins en oubliant de réfléchir, c’est tout de même "pauvre" comme ambition.
Il me parait essentiel de "tirer vers le haut" le lecteur …
Des faits et une analyse, telle devrait être la ligne de conduite.
Qu’en pensez-vous, vous qui pratiquez ?!
Je pense la même chose !
A Orbe c’est l’Omnibus, pas la Feuille d’avis d’Orbe que préside Denis Olivier Maillefer
Merci pour la correction! JCP