Je découvre dans la rue les affiches que le syndicat Unia vient de placarder (ci-contre) pour recommander le rejet de l’initiative UDC "Contre l’immigration de masse" et je me dis: enfin! Enfin un message qui touche les citoyens dans leur chair. Car s’il fallait compter sur le lobby des entreprises Economiesuisse et sa pub-pommier où poussent les fruits du "succès suisse", nous serions très, très mal barrés.
Même avec la mobilisation d’Unia et malgré le sondage du jour, je ne serais pas complètement surpris si l’initiative de l’UDC était acceptée par le peuple le 9 février, justement à cause des histoires de pommier auxquelles le peuple finit par ne plus croire, comme à celles du Père Noël. La fable du pommier est celle de la Suisse ouverte qui, grâce à l’apport économique des migrants, voit ses entreprises prospérer et créer de l’emploi, ce dont tout le monde profite y compris les assurances sociales, et gnagnani, et gnanana. L’histoire n’est pas fausse, notez, mais elle est incomplète, enjolivée pour les soirées autour d’un feu de bois crépitant.
Nous ne sommes plus des boy-scouts émerveillés. L’immigration présente des avantages économiques, mais elle a aussi un coût, que les autorités n’ont cessé de sous-estimer et de dissimuler depuis la signature des accords bilatéraux. Quand on demande aux responsables quel est ce coût, comme je l’ai fait récemment à la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, ils se contentent d’évoquer l’AVS, qui profiterait "par milliards" de l’immigration, et l’assurance-chômage, qui y perdrait "des millions seulement". Aucun chiffre, même vague, n’est articulé.
Je serais curieux de savoir comment sont calculés les milliards encaissés par l’AVS au bénéfice de l’immigration: pas besoin d’être un actuaire de haut vol pour savoir que les cotisants d’aujourd’hui seront les bénéficiaires de demain; c’est un calcul coûts-bénéfices lissé sur une génération au moins qu’il faudrait dans ce domaine.
S’agissant du chômage, le bulletin "Immigration" de novembre confirme ce que l’on savait déjà, à savoir que le taux de chômage des Suisses oscille autour des 2,3% tandis que celui des étrangers tourne autour des 6%. Les millions évoqués par Mme Sommaruga doivent se compter en dizaines, voire en centaines. Mais surtout, ce bilan AVS-chômage est totalement incomplet. Si on veut brosser un tableau global, il faut estimer à quelle hauteur l’immigration contribue à la surcharge des infrastructures: nous votons ce même 9 février un crédit de 6,4 milliards de francs pour améliorer le réseau CFF, et ce n’est qu’une petite partie des investissements nécessaires dans la route et le rail. Elle entraîne aussi des coûts supplémentaires pour le système de santé et le système scolaire. J’ai fait il y a trois ans un reportage dans le collège d’un quartier populaire dont la moitié de la population est d’origine étrangère, généralement pauvre. J’écrivais alors - et maintiens - qu’on peut se montrer fier d’être Suisse quand on voit le superbe travail d’intégration effectué au quotidien par les professeurs et les accompagnants scolaires. Mais personne ne m’a jamais dit ce qu’il coûtait. Rapporté à l’échelle d’un canton, d’un pays, ce sont des centaines de millions de francs par an, peut-être plus. Que coûtent les permanences encombrées, les services d’urgence débordés, quelle est la part liée à l’immigration? En 2009, derniers chiffres disponibles, près de 4 milliards de francs ont été consacrés à la lutte contre l’exclusion sociale, on lit en entend partout que la facture sociale "explose", quelle part est liée à la libre-circulation? Personne n’en parle, ces questions sont taboues.
En les mettant sur le tapis, je risque de passer pour un xénophobe et m’en moque complètement. Je crois au contraire que c’est en abordant franchement tous les sujets que les opposants à l’initiative UDC pourront le mieux argumenter. Restreindre le vote du 9 février à un enjeu "pour" ou "contre" les étrangers est une grossière erreur d’appréciation. Depuis les initiatives Schwarzenbach des années 70, la Suisse a passablement évolué. Avec une population étrangère supérieure à 20% et les innombrables liens interpersonnels qui se sont tissés en trente ans, elle peut difficilement être qualifiée de xénophobe, même si ce type de réflexe reste assez présent. Les migrants font partie de sa réalité et le resteront.
L’enjeu est plutôt de savoir si le rythme d’ouverture des frontières est adéquat, socialement et financièrement. Il est aussi de savoir - pour revenir au fameux pommier d’Economiesuisse - qui récolte les fruits les plus juteux de la libre-circulation. Le soupçon grandit dans la population que ce sont les entreprises, grâce à un volant de main d’oeuvre élargi, et non l’ensemble des citoyens-contribuables. Christoph Blocher soulignait récemment - comme le ferait un socialiste! - que le niveau de vie de la majorité des Suisses ne s’est pas vraiment amélioré depuis dix ans. Outre les cas crasse de sous-enchère salariale dénoncés par les syndicats, l’ouverture des frontières exerce une pression générale sur les salaires suisses. Comment pourrait-il en aller autrement quand on sait que l’Allemagne discute d’un salaire minimum à 8,5 euros l’heure (une dizaine de francs suisses) alors qu’il serait ici de 24 francs si l’on accepte l’initiative de l’Union syndicale suisse? A terme, il ne peut y avoir que convergence partielle. Les Suisses qui se plaignent souvent de ne pas profiter des prix européens ne peuvent en même temps prétendre maintenir l’écart actuel des salaires. Au niveau macroéconomique, cette concurrence est probablement souhaitable, mais ne racontons pas des bobards aux salariés: pression il y a et il y aura.
La situation reste sous contrôle jusqu’ici, sauf que les quelques gains salariaux des dernières années s’envolent souvent en augmentations de primes d’assurance maladie, en impôts, en taxes diverses. C’est dans ces augmentations que le coût de l’ouverture des frontières se dissimule (il ne les explique pas entièrement, bien sûr, mais c’est un facteur). Il faudrait mieux le cerner, or personne ne l’a fait à ce jour.
La libre-circulation des personnes s’est aussi accompagnée d’un phénomène qui n’était pas prévu dans le scénario, en tout cas pas annoncé: l’immigration dans le système social. Dans tous les argumentaires qu’il élabore à ce sujet, le Conseil fédéral insiste toujours sur le filtre qui favorise l’immigration "de qualité". Pour caricaturer: le médecin allemand et le brillant informaticien de Bangalore, d’accord; le chômeur portugais, pas d’accord. Le problème est que depuis la signature des accords bilatéraux, l’Union européenne a connu une longue période de crise qui a eu des effets sur la Suisse aussi. Il suffit de se balader une heure dans les banlieues moins prospères de Suisse romande pour observer des signes de précarité et de paupérisation.
Les chiffres mettent d’ailleurs à mal les thèses officielles. Si on détaille les catégories de migrants en provenance de l’Union européenne en 2012, on voit que la première concerne le regroupement familial (22,8%), suivi par les métiers "non déterminés" (9,8%), la formation de base ou continue (6,7%) et les "sans activité particulière" (5,0%). Où est donc l’immigration "de qualité" annoncée par les autorités? Elle existe sans doute, mais la réalité sociale est plus complexe et moins flatteuse.
Parallèlement, on observe que les emplois créés en Suisse l’ont été principalement dans le service public - précisément dans ces secteurs scolaire, de santé ou social où se nichent les coûts cachés de l’immigration.
Tout ceci est-il une raison pour accepter l’initiative de l’UDC le 9 février? Non, pas suffisante en tout cas. J’en viens ici à l’affiche d’Unia qui illustre ce billet. Elle rappelle que sans les migrants - ou même si on diminue leur nombre de dix pour cent seulement - il sera très difficile voire impossible de faire tourner les hôpitaux, les EMS, les cantines scolaires - sans parler des nounous et femmes de ménage au noir que nombre de Suisses emploient sans remords. Ca, c’est l’autre colonne du bilan, la positive, et elle nous concerne tous.
L’initiative UDC se contente de préconiser le retour à un système de contingents dont l’expérience a montré que c’est un Gruyère. Elle est muette sur l’essentiel, à savoir: à quel niveau fixer les contingents, par cantons ou branches, de quelle manière? Elle veut aussi introduire la "préférence nationale" pour les Suisses. Les Suisses sont-ils prêts à mettre la main à la pâte dans des métiers mal payés et mal vus que font nombre de migrants?
Si l’initiative "Contre l’immigration de masse" est rejetée le 9 février, ce sera probablement à cause de ces incertitudes, et plus généralement par crainte du saut dans l’inconnu. Il faudrait aller renégocier à Bruxelles, on ne sait trop ce que cela donnerait, il y aurait peut-être des mesures de rétorsion…
En 1992, l’aventure était du côté du Conseil fédéral qui voulait entraîner les Suisses dans l’Espace économique européen. Ils ont refusé. Vingt-deux ans plus tard, l’aventure est du côté de l’UDC qui risque de mettre bas tout l’édifice bilatéral patiemment construit.
Cette raison pragmatique de refuser l’initiative est au fond une mauvaise raison. Il serait souhaitable que le débat économique coûts-bénéfices de l’immigration soit mené, et pas seulement en Suisse d’ailleurs. Or les autorités le fuient comme la peste, et seuls quelques esprits indépendants comme mon collègue François Schaller, rédacteur en chef de l’Agefi, le mènent sans se soucier d’être étiquetés pro ou anti-UDC.
Excellent papier, excellente réflexion, excellentes infos. J’ajouterai que les défenseurs de la Suisse ouverte ne nous disent pas comment ils comptent construire les logements qui manquent (déjà terriblement, sans la Suisse à 10 millions d’habitants), comment ils vont freiner l’augmentation des loyers, comment ils vont répartir la nature (on rencontre parfois la même densité de promeneurs ou randonneurs sur les sentiers, les bords de rivières ou de lacs que dans les supermarchés le samedi), comment ils vont répondre à la demande de transports publics (on ne cesse d enous dire que tous les projets CFF en cours ne suffiront pas), etc.
J’ai parfois l’impression d’un chantage primaire: si vous dites oui à l’UDC, vous le paierez cher. Et je n’exclus pas non plus que cette immense pression-sans-solutions de tous les médias, et de tous les politiques apporte une douloureuse surprise le 9 févier.
Pierre Dessemontet, PS Yverdon, dans son "Opinion" (le Matin Dimanche) termine ainsi :
"dans une Europe sinistrée par le chômage et la stagnation, il faut quand même une bonne dose de mauvaise foi pour oser affirmer que le problème principal du pays, c’est…un excès de prospérité"
Mauvaise foi ? Où voit-il de la mauvaise foi ? En tout cas, oui, je prétends que le principal problème de ce pays est un excès de prospérité. De prospérité factice basée sur divers éléments :
- racolage pour raisons fiscales de toutes les entreprises du monde qui auraient des problèmes ailleurs : Vale, Glencore, etc…
Ce racolage ne va pas durer longtemps. Les USA ont brisé le secret bancaire comme un fétu de paille malgré le soutien de toutes les autorités de ce pays aux banques. Qui se sont mises elles-mêmes dans le trou en trichant comme des idiots, des débiles mentaux. Le fric facile rend con, les banquiers UBS le prouvent. Les USA maintenant veulent toucher des impôts sur leurs multinationales, ils réussiront sans problème à faire plier la Suisse et les Européens les suivront. La Suisse va donc perdre des milliers et des milliers d’emploi de cette façon. Mais la DDC bassine le monde entier avec sa connerie de développement durable.
Charité bien ordonnée devrait commencer par soi-même…
- surchauffe du bâtiment. Les entrepreneurs se font des couilles en or, mais c’est pas eux qui paieront les infrastructures qui vont avec…
- last but not least : cette prospérité est basée sur le fait que ce n’est pas tellement nous qui sommes bons que les autres qui sont mauvais. Et ils sont mauvais parce qu’ils sont dans l’UE. Notre prospérité est simplement due au fait que nous n’en faisons pas partie. Quand les Européens auront compris cela, ce qui prend du temps mais le processus est bien engagé, les pendules se remettront à l’heure.
Nous allons donc nous retrouver à la fin du jeu de l’avion actuel. Et cela fera beaucoup, beaucoup plus mal que les conséquences d’un OUI le 9 février…
Toujours pas de colonne "commentaires récents"…