mardi 27 juillet 2010

Départ en montagne

Rive sud du lac Walensee. Un déluge, toute la nuit - ça change de l'été caniculaire!

samedi 24 juillet 2010

Madame n'est plus servie


Travaillé cette semaine sur l'affaire Bettencourt. En ramant pas mal, pour être franc (en principe lundi dans Le Temps). Il est frappant de constater la différence de culture en deux pays voisins. En France, les avocats divulguent les impôts que paient leurs clients, les comptables vont à confesse, les auditions des juges se retrouvent le lendemain dans les journaux (chaque bord ayant droit à sa part de fuites), et le puzzle se reconstitue facilement. Du moins pour les éléments qui sont déjà sur la table. Quand on essaie de tirer les fils suisses de l'affaire en revanche, on se heurte immédiatement à un mur de silence, à des gens qui laissent vos messages et appels sans réponse ou vous disent poliment qu'ils "ne se sentent pas autorisés à parler pour l'instant". Le secret bancaire est peut-être "mort", comme on le lit souvent, mais le secret des affaires, le secret professionnel et le goût du secret en général sont bien vivants, et c'est pour ça que la Suisse continue d'attirer les comploteurs de tout poil - et Dieu sait si l'affaire Bettencourt n'en manque pas.
La seconde chose qui frappe est la réaction assez modérée de l'opinion française. Certes, les sites web fleurissent de commentaires sur les dérives de la politique façon Neuilly-sur-Seine, sur le financement occulte des partis. etc. Mais tout cela n'est pas un scoop. Ce qui est peut-être plus neuf, comme l'observe Christophe D'Antonio, l'auteur de "La Lady et le dandy", c'est la prise de conscience de ce que représente le conflit d'intérêts. Cette notion, très ancrée dans la culture anglo-saxonne et dans les pays nordiques, l'est moins en France. Il a fallu l'affaire Woerth pour qu'on réalise qu'il est utile et parfois indispensable de se mettre à l'abri du soupçon.
Voilà un ministre du budget (à ce titre chargé d'encaisser de l'argent auprès de tous les contribuables) qui est en même temps trésorier de l'UMP (à ce titre chargé d'encaisser de l'argent auprès de la partie de ces contribuables qui l'ont élu, en vue de faire élire ou réélire les siens). Tendre ainsi la sébille de l'Etat dans la main droite et celle de son parti dans la main gauche est une situation évidemment ingérable. Dès qu'il est élu, l'homme politique devient responsable de ses actes devant l'ensemble ses concitoyens; l'intérêt général doit instantanément primer sur tout intérêt particulier. Or, peu avant qu'éclate l'affaire Bettencourt, l'entourage d'Eric Woerth protestait encore avec véhémence dès qu'on évoquait ce conflit d'intérêts.
Celui avec les fonctions de sa femme se passe de long commentaire. A supposer que les protestations d'innocence tout aussi véhémentes (et peu convaincantes) d'Eric Woerth se révèlent exactes, il ne suffit pas de jouer au mari moderne qui ne veut surtout pas freiner le brillante carrière de gestionnaire de fortune de Madame. Encore une fois, quand on est chargé d'encaisser les impôts de tous - particulièrement en période d'austérité - on ne se met pas dans une situation où son épouse vend ses services à la deuxième plus riche contribuable de France. C'est injuste  pour sa femme? Faux problème: le jour où il y aura autant de ministres féminins que masculins à des postes importants, cette question annexe ne se posera plus.
Si l'affaire Bettencourt augmente la sensibilité aux conflits d'intérêts - et il semble que ce soit le cas - elle aura déjà servi à quelque chose.
En parlant de la réaction modérée de l'opinion française, je pense surtout à Liliane Bettencourt elle-même. Pour ce qu'on en devine à travers ses déclarations et portraits, cette femme est une coquette, plus madrée qu'intelligente, qui a toujours écrasé sa fille de son mépris. Or l'autre jour, après le débat de l'émission "C dans l'air", la première réaction de téléspectateur était "Mais pourquoi parlez-vous tant de cette affaire?..." D'autres commentaires demandent qu'on "laisse en paix cette vieille dame, c'est son problème si elle veut claquer son argent avec un gigolo".
Le fait que Liliane Bettencourt, au-delà de ses comptes suisses qui tiennent plus du reliquat que de l'évasion fiscale active, soit imposée sur ses 280 millions d'euros de dividendes L'Oréal à un taux voisin de celui appliqué au simple quidam, ne semble pas choquer au pays qui inscrit le mot "égalité" sur son drapeau. Je me suis demandé pourquoi, et je vois trois éléments de réponse. 1) Les gens ne connaissent pas les arrangements fiscaux de Liliane Bettencourt. 2) Nous rêvons tous, peu ou prou, d'être riche un jour, et n'aimerions pas, alors, que l'Etat nous pique nos sous. 3) Liliane Bettencourt est une vieille dame dont les ennuis actuels révèlent un mélange touchant de lucidité et de faiblesse, de dignité et de misère. Elle est riche, mais entourée de tapeurs pour se distraire de son ennui ou de sa peur de devenir un légume. Dans un sens, elle anticipe notre propre destin. Epargner la vieille dame, c'est conjurer le sort.
Je parlais de richesse et d'égalité plus haut. La richesse s'étale sans fard, l'égalité est un concept dont on ne sait plus ce qu'il recouvre. Mais on ne fait plus la révolution aujourd'hui. L'affaire Bettencourt, a écrit Le Monde, est "la conjuration des petites gens". Ah, le majordome félon (qui s'appelle Bonnefoy, en plus!), enregistrant en douce les conversations de Madame, n'hésitant pas à les donner à l'ennemi, malgré la coquette indemnité de départ qu'il a reçue...
Le majordome Bonnefoy, l'affaire Bettencourt  - et d'autres, récentes - nous apprennent ceci: on ne peut plus faire confiance au petit personnel. Là, c'est le majordome, la comptable et le chauffeur qui caftent. Dans l'affaire d'évasion fiscale qui a failli mettre UBS knock-out aux Etats-Unis, c'est un employé relativement subalterne et fort en gueule engagé à Genève, Bradley Birkenfeld, qui est allé vendre la mèche au fisc américain. Au Liechstenstein, c'est un employé de banque qui a vendu des données clients aux Allemands. Chez HSBC, c'est un informaticien français qui a joué à l'espion-amateur, puis au dénonciateur.
Comme l'observe, désabusé, un avocat genevois: "Que voulez-vous, les gens importants ont quelque chose à perdre, pas les autres". On ne fait plus la révolution en 2010, mais les serviteurs ne sont plus ce qu'ils étaient.

jeudi 22 juillet 2010

Dernières volontés...

... pas les miennes - enfin, pas encore. Je pense d'abord à celles de Garibaldi, dont je viens de refaire le périple des Mille, de Gênes à Teano en passant par la Sicile et la Calabre.
Voici ce qu'avait couché Giuseppe Garibaldi sur son testament:
"Sur la route qui conduit à la plage, dans une dépression de terrain, on fera un tas de bois de deux mètres avec des branches d'acacia, de myrthe, de lentisque et d'autres bois aromatiques. Sur le bûcher se posera un petit lit de fer et sur celui-ci, la bière découverte où seront mes restes parés de la chemise rouge».
Personnellement, j'aime surtout les bois aromatiques, les parfums. Garibaldi était un poète, comme l'a justement observé Alexandre Dumas. Le genre de soldat capable de s'arrêter brusquement alors qu'il était poursuivi par les Autrichiens qui lui tiraient dessus. "Dommage, ils les ont fait taire! dit Garibaldi - Qui donc? demanda un aide de camp interloqué - Comment, vous n'avez pas entendu? Les oiseaux qui chantaient..."
Dès qu'il mourut sur son île de Caprera, près des côtes de Sardaigne, le conseil de famille et tout ce que l'Italie naissante comptait d'officialité déjà boursouflée, de patriotes engoncés dans leur faux-col, se réunit pour examiner le testament. Ce beau monde décréta qu'on ne pouvait décidément pas laisser le héros de la Patrie partir en fumée comme ça. On ne le brûla donc point, et on mit son corps sous une dalle de trois tonnes. Il s'y trouve toujours.
Si je parle de cela, c'est à cause des manuscrits de Kafka que l'on vient de ressortir d'un coffre UBS, sur ordre d'un tribunal israélien. Franz Kafka, lui aussi, avait laissé des instructions précises à son ami Max Brod sur ce qu'il devait faire après la mort de l'écrivain:
"Tout ce qui peut se trouver dans ce que je laisse après moi (c'est-à-dire, dans ma bibliothèque, dans mon armoire, dans mon secrétaire, à la maison et au bureau ou en quelque endroit que ce soit), tout ce que je laisse en fait de carnets, de manuscrits, de lettres, personnelles ou non, etc. doit être brûlé sans restriction et sans être lu, et aussi tous les écrits ou notes que tu possèdes de moi ; d'autres en ont, tu les leur réclameras. S'il y a des lettres qu'on ne veuille pas te rendre, il faudra qu'on s'engage du moins à les brûler. À toi de tout cœur."
L'ami Max Brod flancha, les manuscrits de Kafka ne furent pas davantage consumés - à part ceux que détruisit la Gestapo - que le corps de Garibaldi. Au moins Brod avait-il averti Franz qu'il n'exaucerait probablement pas sa dernière prière.
En soi, ces petites trahisons ne me gêneraient pas trop si elles se limitaient à une relation personnelle. Après tout, elles sont un rappel à l'humilité, y compris sur ce que deviennent nos restes et nos oeuvres après notre mort.
Il est plus dérangeant, en revanche, de voir des médiocres s'approprier les dépouilles, qu'il s'agisse des patriotes encroûtés pour Garibaldi, de l'Etat d'Israël ou d'héritiers âpres au gain pour Kafka. Au journal télévisé de la TV romande ce soir, Une certaine Ilana Heber, directrice des archives de la bibliothèque nationale juive à Jérusalem, se dandine de plaisir devant la caméra en rappelant que si Kafka avait été socialiste dans sa jeunesse, il était devenu sioniste ensuite.
Oui, Kafka s'intéressait à l'étude du Talmud dans les dernières années de sa vie. Oui, il envisagea d'émigrer en Palestine. Etait-il sioniste pour autant? Autant qu'il était tuberculeux et hypocondriaque, peut-être. On n'en saura jamais rien.
Sauf que le voilà décrété tel, rapatrié de force par ses oeuvres, nationalisé - à titre posthume, comme ça on est sûr qu'il ne va pas protester.
Je n'aime pas savoir Franz Kafka otage d'un Etat qui manipule si bien l'amalgame anti-droite religieuse = anti-israélien = antisioniste = antisémite = terroriste que rien ne peut y être considéré comme innocent.
                                                                          *  *  *
"Et maintenant? se demanda Gregor en jetant un coup d'oeil autour de lui dans l'obscurité. Il ne tarda pas à découvrir qu'il ne pouvait plus bouger du tout."
La Métamorphose

lundi 19 juillet 2010

Goldman Sachs, épilogue

La nouvelle n'est plus de toute première fraîcheur, mais c'est une petite remarque du Financial Times qui me pousse à y revenir.
Jeudi dernier 15 juillet, la banque d'affaires Goldman Sachs a trouvé un arrangement avec le gendarme boursier américain SEC qui l'accusait, grosso modo, de tromper ses clients en leur faisant avaler à grandes lampées de marketing des produits financiers pourris sur lesquels elle-même pariait à la baisse. L'affaire avait fait grand bruit. La SEC s'attaquait au géant Goldman Sachs, à la banque-modèle qui avait traversé la tempête sans sourciller... Quelle audace! admiraient les uns. Quelle inconscience! ricanaient les autres.
La partie se termine sur un match nul. Ou plutôt, elle ne s'est pas jouée. Selon une habitude chère aux Américains, l'enquête s'est conclue prématurément par un arrangement. Goldman Sachs paie une amende de 550 millions de dollars, la plus élevée infligée à une banque de Wall Street, et admet du bout des lèvres une "erreur" de marketing. Mais, et c'est là que la remarque du FT prend tout son sel, le montant de l'amende reste inférieur à celui de la fraude que la SEC reprochait à GS, et il représente une semaine de revenus de négoce pour les petits génies de Goldman Sachs.
Pensez-vous qu'un tel coup de massue va les effaroucher? Pensez-vous que la nouvelle réglementation financière approuvée la semaine dernière aux Etats-Unis change quoi que ce soit à la culture de rapacité et de court-termisme qui caractérise ce secteur?
Si vous le pensez, je suis intéressé de lire vos commentaires ci-dessous. Sinon, passons à autre chose. Une des raisons pour lesquelles j'avais commencé ce blog était que la crise financière posait un certain nombre de questions intéressantes, obligeait à reformuler certaines priorités. La fenêtre de tir pendant laquelle cela pouvait être fait se referme. Elle a été utilisée pour renforcer les pare-chocs, sans garantie qu'ils tiennent au prochain accident. Mais les mêmes chauffards criminels sont au volant, et je ne vois pas bien en quoi la signalisation rénovée les empêche d'appuyer à nouveau sur le champignon.
P.S. mardi: les analystes sont tout épouérés, comme on dit en terre vaudoise, parce que le bénéfice de Goldman Sachs a chuté de 82% au second trimestre. Ce qui est incroyable, c'est que la banque ait réalisé un bénéfice, malgré l'amende infligée pour ses turpitudes passées, malgré les marchés mauvais!

Cacao, Anthony Ward le "squeezer" a-t-il encore frappé?

Quand j'ai commencé une série de reportages sur la filière du cacao au printemps 2009, le prix de la tonne oscillait autour de 2500 dollars. Aujourd'hui, il est à 3200-3300 dollars, après avoir atteint un pic à 3500 dollars. Les deux principaux producteurs mondiaux (Côte d'Ivoire, Ghana) n'arrivent pas à satisfaire la demande.
Une telle situation crée des convoitises, des envies de paris. J'avais rencontré à Londres un des négociants de cacao les plus redoutés, Anthony Ward, fondateur de la société Armajaro, et publié son portrait le 16 juillet 2009 dans Le Temps. C'était la seule interview qu'il donnait à un journal, à part au Financial Times, j'étais content de l'avoir décrochée. Depuis, je n'en avais plus entendu parler.
Jusqu'à aujourd'hui. S'il faut en croire des rapports cités par la BBC, Anthony Ward aurait à nouveau frappé un grand coup. Il aurait acheté 240 000 tonnes de fèves - soit entre 50 et 80% de ses achats d'une année "normale" - pour un milliard de francs suisses environ. C'est le plus gros achat individuel depuis 14 ans, selon un rapport cité par la BBC - l'équivalent de la consommation européenne pour un an, ou "de quoi remplir cinq Titanic", ajoute un expert.
L'opération rappelle furieusement un coup similaire qu'Anthony Ward avait réalisé en 2002 en Côte d'Ivoire, et qui lui avait valu le surnom de "Chocolate Fingers". Il avait alors "squeezé" le marché, estiment certains concurrents que j'avais rencontrés - c'est-à-dire artificiellement raréfié la matière première pour pouvoir écouler ses stocks au prix (fort) qui l'arrangeait. L'intéressé s'en est toujours défendu, y compris devant moi.
L'ONG World Development Movement est, on l'imagine, d'un avis différent et demande que l'activité des spéculateurs soit limitée sur le marché des matières premières. Le débat n'est pas neuf, mais il pourrait reprendre de la vigueur quand, après la crise financière, les prix du cacao, café, des céréales, etc. commenceront de nouveau à se tendre.
Dans l'immédiat, une forte demande et des prix élevés favorisent, théoriquement, les producteurs. A terme, le risque est que le marché envoie des incitations erronées, créant de soudaines surproductions et une évolution des prix en dents de scie. Les tentatives de régulation ont systématiquement fait long feu, et je ne sache pas que la dernière réunion qui s'est tenue à Genève le mois dernier ait changé la donne sur ce plan.
Par ailleurs, la transmission des augmentations de prix jusque dans la brousse fonctionne mal. Au Ghana, c'est le gouvernement qui joue le rôle de régulateur et, l'an dernier en tout cas, il n'était pas très généreux. En Côte d'Ivoire règnent toujours l'anarchie et la corruption depuis que la filière contrôlée par l'Etat (et source de financement principale de ses caciques) a été démantelée sur pression du FMI. Les multinationales essaient de l'organiser elles-mêmes en soutenant des coopératives - en partie pour une question d'image et de label "fair trade", en partie pour assurer leur sources d'approvisionnement. Mais cela ne remplace pas l'absence d'un cadre réglementaire public digne de ce nom. On l'attend toujours des propositions, plus d'un an après que le président Gbagbo a nommé un groupe de travail pour les lui formuler "sans délai".
Pire, l'enquête sur les "barons" corrompus de la filière précédente, ouverte en 2007, n'a toujours pas abouti à une inculpation officielle, alors que nombre d'entre eux croupissent en prison depuis plus de deux ans sans savoir de quoi ils sont accusés.
Les griefs seraient graves, selon des fuites parues récemment dans Le Nouveau Courrier à Abidjan. Les autorités ont-elles réagi à ces fuites en accélérant la procédure? Pas du tout: la semaine dernière, elles ont arrêté Théophile Kouamouo, de nationalité française et directeur des rédactions du journal, Stéphane Guédé et Saint Claver Oula, directeur de publication et rédacteur en chef. Ils ont été accusés de "vol de document". Les conditions de détention des journalistes sont "déplorables", a dit à l'AFP Emmanuel Akani, un journaliste du quotidien: "Ils ont passé la nuit debout" dans les locaux de la police criminelle d'Abidjan.
C'étaient les dernières nouvelles sur le front du cacao. Plus ça change...

dimanche 18 juillet 2010

Hommage à Philippe Reymond, maître de kyudo

"Quand je mourrai, j'aimerais que l'on mette maître de kyudo sur mon faire-part. Trouvez-vous que cela fait prétentieux?", m'aviez-vous demandé un jour avec la déroutante franchise qui vous caractérisait.
Non Philippe, ça ne le fait pas. Vous avez été mon maître. Vous avez été celui de bien d'autres dont la persévérance, à l'égal de la mienne, n'a pas toujours été à la hauteur de vos attentes. Persévérant, ça, vous l'étiez!
Aussi, quand j'ai découvert dans 24 Heures de samedi l'avis de décès de «Philippe Reymond, 93 ans, pasteur, docteur en théologie, maître de kyudo», un sourire s'est mêlé à ma tristesse. Justice est rendue à votre passion du tir à l'arc japonais, qui est peut-être la forme la plus élégante de la méditation en action.
Vous avez été un des tous premiers, sinon le premier, à apporter en Suisse cet art martial d'une rare beauté qui avait failli ne pas survivre à la seconde guerre mondiale. Pour le comprendre, vous vous êtes rendu au Japon à une époque où ce voyage était une vraie aventure. Vous y avez rencontré Hideharu Onuma (1910-1990), grand maître de la 15è génération de l'école Heki, gentleman doublé d'un remarquable pédagogue.

En 2002, j'avais recueilli à votre domicile lausannois le récit de votre vie et de votre découverte du kyudo. J'ai retrouvé ces notes, et vous serez d'accord avec moi, je suppose, que j'en publie les extraits ci-dessous. C'est après tout pour cela qu'elles ont été prises. Pour que vive l'enseignement de Philippe Reymond et, par lui, l'esprit du kyudo.

* * *

"Mon père était pasteur de l'Eglise libre vaudoise, comme je l'ai été moi-même plus tard. Il a été passablement malade toute sa vie, victime de crises neurologiques. Malgré cela, il a eu un énorme courage à la tâche et m'a enseigné beaucoup de l'art pastoral. Il avait de l'amour pour les gens, une capacité énorme de les écouter, de les comprendre, ainsi qu’une honnêteté intellectuelle considérable dans sa façon de prêcher. On ne dit pas n’importe quoi n’importe comment, j’ai tâché d’en prendre de la graine.
(...) Le Saint-Esprit n’est pas héréditaire, la vocation pastorale non plus. Aussi me sentais-je plus scientifique qu’autre chose. Après mes études en théologie, j’aurais pu obtenir une bourse aux Etats-Unis, mais il y a eu la guerre, ça n’a pas été possible, alors je suis entré tout simplement dans le pastorat comme remplaçant à Bex, puis nommé à Orbe et Valeyres, jusqu’au jour où mon ex-professeur d’Ancien Testament, William Goy, m’a dit: «Vous devriez peut-être vous préparer à un poste de professeur, j’aimerais, moi, reprendre du pastorat».
Je n’ai pas été nommé, malgré la somme de connaissances accumulées et la thèse que j’avais rédigée sur la signification de l’eau dans l’Ancien Testament: climatologie, hydrologie, puits, citernes... il y avait une grosse étude de vocabulaire là-dedans, l’Ancien Testament compte six cents mots qui parlent de l’eau. Je suis donc redevenu pasteur dans un village de paysans, à Bottens. J’ai été très heureux là-bas, prêchant tous les dimanches et considérant la prédication comme un exercice spirituel.
Puis est arrivé en 1965 le début de la traduction oecuménique de la Bible. On a réuni tous les spécialistes de Suisse romande, de France, de Belgique pour y collaborer. Cela a duré dix années, parmi les plus belles de ma vie. Parallèlement à cette traduction, j’ai collaboré dès 1970 à la refonte complète d’un gros dictionnaire hébreu-allemand, à peu près douze mille pages tapées à la machine. N’étant pas de langue maternelle allemande, je ne pouvais pas prétendre m’y attaquer seul, alors un professeur de Berne s’en est occupé. Un autre collaborateur était professeur d’histoire des religions et orientaliste à Leyde en Hollande. Ce travail a duré vingt-six ans.
Simultanément, j’ai enseigné aussi pendant une vingtaine d’années les langues sémitiques à l’université de Genève - surtout de l’hébreu, mais aussi de l’araméen et de l’ougaritique (du vieux chananéen). Et comme mes étudiants ne savaient ni l’anglais, ni l’allemand, j’ai pris sur moi de rédiger un dictionnaire hébreu-français, qui s’est révélé être assez utile étant donné que le seul ouvrage de ce genre datait de 1857.
Quand tout a été terminé et que je me suis retrouvé à la retraite sans rien à faire, je me suis dit: «Mets-toi au japonais pour découvrir un type de langue structurée différemment». Je l’ai étudié pendant deux ans très à fond."

Maître Onuma

"J’ai découvert le kyudo en 1959. Mais avant, il faudrait parler de l’intérêt que j’avais pour le tir à l’arc en général. Je me rendais compte que lâcher une flèche devait être un problème énorme. Ce n’est pas un geste intellectuel, ni un simple acte de la volonté, il doit y avoir là un élément instinctif, dépassant le rationnel.
C'est en 1982 que pour la première fois, j’ai pu partir pour le Japon - j’y ai fait cinq voyages au total, jusqu’en 1990. Mes séjours duraient une semaine, dix jours.
Je me souviens qu’un été, mes flèches étaient toujours à côté de la cible. Peu après, lors d'un de ces voyages au Japon, ce devait être en 1987, j’ai dit à Onuma: «Je n’arrive pas à toucher la cible». Il m’a répondu: «La prochaine fois, je mettrai ma main devant vos yeux au moment où vous serez prêt à tirer».
Je me mets en position, je tends, il lève sa main devant mes yeux, et la flèche part dans la cible! Je ramène l’arc, prépare la deuxième flèche... je ne peux pas. J’ai appuyé l’arc et la deuxième flèche contre le mur, et puis je me suis mis à pleurer, parce que cette flèche était partie toute seule, toute simple. Si on pouvait vivre comme ça, aussi librement !
Je soupai le même soir chez Onuma. Vers la fin du repas, il s’est levé et a dit: «Je ne vous ai pas remercié pour cette flèche». Et il s’est mis à genoux devant moi, à côté de la table. Alors je me suis précipité de ma place, me suis aplati aussi devant lui. Onuma m’a dit encore: «C’est très rare des flèches comme ça, nous les appelons les flèches de Dieu.»
Mais il faut de la persévérance, je dirais du courage devant les échecs, devant l’impossible. Pour arriver à un palier à peine supérieur, combien de centaines de flèches faut-il lâcher? On tire, on tire, et le moment de grâce arrive ou pas.
Un spécialiste de l’histoire des religions qu’agaçait la manie zen d’alors disait: l’erreur de Herrigel (auteur de «L'art chevaleresque du tir à l'arc», ndlr.) c’est d’avoir cherché l’illumination. On ne peut la chercher. Si ça doit se passer, ça se passera, et sinon tant pis, vous aurez quand même eu du plaisir.
Peut-être que ce qui nous manque, c’est l’élément ludique du tir. Les gens sont sérieux, sérieux... On aimerait qu’il y ait un peu de sourire de temps en temps.
J’aimerais réussir à tirer légèrement: «Ta flèche doit partir comme un sourire qui s’ignore».
Lorsque j’entends des gens dire «quand vous respirez, vous respirez le cosmos», ça me met hors de moi. C’est une dérive mystique du kyudo. Or comme chrétien et protestant, je suis contre la mystique, qui se veut une approche vers Dieu par soi-même, par des méthodes - volontaires ou pas. L’Evangile est une religion de la Parole. C’est Dieu qui descend vers moi, pas moi qui, par aucun moyen, vais pouvoir l’atteindre. Tout est grâce, don de Dieu. Le mot «spirituel» m’effraie, parce qu’on y voit trop souvent une montée de l’homme à la rencontre de Dieu, ce qui est l’hérésie numéro un."

Viser?

"On dit volontiers que dans le tir à l’arc japonais, il ne faut pas viser. Ce n’est pas vrai. Si je lève trop le bras, la flèche va partir en l’air. Si je mets le bras trop à gauche, elle partira à gauche. Il faut bien que l’on vise, mais au moment du départ il faut que l’on soit dans sa respiration et que ce soit elle qui commande le départ du coup."

Discipline

"J'ai tellement pratiqué le kyudo seul que je ne peux pas dire que ce soit sans fruits. Travailler seul est indispensable, ne serait-ce que pour constater que ça ne va pas. C’est une pratique redoutable, frustrante, mais ce n’est pas un mal, cela fait partie de la discipline. Vous ne réussissez pas, mais vous continuez.
Si on me considère comme «vieille école», j’en suis fier. Je crois qu’on ne peut faire les choses que petit à petit - chacun selon ce qu’il sait faire, ce qu’il peut faire. Ai-je été dur? Pas de manière consciente. Je veux un kyudo qui soit aussi pur que possible. Pour y arriver, il faut payer le prix. Si on veut se faciliter ses débuts, on aura des lendemains difficiles. Le kyudo n’est pas une plaisanterie, mais un engagement de toute la personne. C’est un art gratuit, on ne vise pas le résultat, même pas esthétique.
Onuma disait: « L’esprit, l’esprit, l’esprit, et ensuite la technique suivra. » Le kyudo est une tentative de résoudre des contradictions - la force et la légèreté, la puissance et la souplesse, la concentration et la déconcentration, viser sans viser, avoir une tension maximum dans la légèreté. Le tir donne une attitude mentale, reflète aussi une attitude mentale."

Réflexions

"Tirer chaque flèche comme si toute votre vie en dépendait, comme si c’était la dernière, la définitive, et que vous alliez expirer au moment où elle quitte votre main."

* * *

"La grandeur de l’archer, ce n’est pas de maîtriser pleinement son arc mais de se laisser enseigner par lui."

* * *

"Dors. Quand viendra le rêve, la flèche partira."

* * *

"Tire dans la nuit sous la lune. Tire au matin dans la rosée. Kyudo."

samedi 17 juillet 2010

Retour d'Italie

Voilà. Je reprends ce blog après l'avoir laissé silencieux pendant quinze jours - la plus longue période depuis que je l'ai commencé, en février 2009. La première raison est que je voyagais sur les traces de Garibaldi pour Le Temps (voir message précédent) et que le journal qui me paie a la priorité du matériel que je ramène. L'autre raison est que... je n'avais pas envie de me connecter.
Contrairement aux reportages sur le cacao d'avril à juin 2009, où le blog était une façon de garder le contact avec les gens rencontrés en route, il y avait dans cette nouvelle expérience un aspect d'immersion. Elle a commencé trois semaines avant le départ quand je me suis plongé dans le "Viva Garibaldi!" de Dumas, pour passer aux "Mémoires d'un Chemise rouge" écrites par Giuseppe lui-même, puis prendre un peu de distance avec la biographie empathique mais néanmoins critique de Max Gallo (un Niçois, comme Garibaldi).
Puis je suis parti en train, et ai compris dès Gênes que les petits hôtels où je débarquais sans crier gare, sauf les deux premiers, n'avaient pas le web comme première priorité. Et cela m'allait très bien. J'étais en 1860. Et aussi dans une Italie proustienne qui me rappelait des souvenirs d'enfance. Ma famille maternelle vient du Nord. Nous nous rendions parfois à Curino quand j'avais autour de dix ans - une expédition en voiture. Il y avait l'odeur, faite de miel, de vin violet, de poussière et de fruits trop mûrs. Il y avait les deux oncles - l'un ex-admirateur de Mussolini, l'autre ex-"socialiste" - fainéants tous les deux, il faut bien le dire. Il y avait les deux tantes qui se bouffaient le nez. Des chats en veux-tu en voilà. Et, régnant sur tout cela, l'arrière grand-père de 93 ans que cela embêtait de mourir en laissant "des enfants en bas âge". En quoi il n'avait pas complètement tort.
Je sais, tout cela sent la nostalgie, et l'Italie, même au Mezzogiorno, a beaucoup changé depuis cette époque. J'ai donc laissé venir à moi les rencontres, sans rien préparer d'autre que mes lectures historiques, auxquelles j'ai rajouté in extremis "Le Guépard" - comment aller en Sicile sans cette puissante évocation!
Dans l'ensemble, cela a plutôt bien fonctionné. Il y a eu bien sûr des moments de solitude (en soi, elle ne me dérange pas), des petits coups de blues quand vous quittez un endroit où la chance et l'amitié vous ont souri, comme Reggio de Calabre, où je ne pensais pas m'arrêter d'abord, pour arriver dans une ville comme Naples où vous ne connaissez personne dans ce grouillement urbain.
Mais les choses finissent toujours par arriver, surtout à Naples. Les petits ratés, les incidents, les cul-de-sac (apparents, du moins) deviennent souvent les meilleurs sujets d'écriture. A Teano, dernière étape, j'ai débarqué dans gare déserte, à l'exception de quelques jeunes qui shootaient une bouteille en PET dans une salle d'attente graffitée. Il n'y avait rien, sauf une boucherie et un petit bar, peu accueillants tous les deux. "Où puis-je dormir?" ai-je demandé. Nulle part, fut la première réponse. Dans ces cas-là, j'adopte la méthode du "tas". Je pose mon sac, ancre les pieds au sol et prends l'air très embêté du gars qui n'a pas l'intention de bouger malgré le signal qu'il n'est pas franchement le bienvenu. Un agent de police est passé en voiture à ce moment-là. "Tu ne veux pas l'amener au village?" (distant de quelques kilomètres), a demandé le tenancier du bar. "Non", a répondu franchement le policier. Je me redirigeais vers la gare quand le flic est repassé, me tendant par la fenêtre le numéro de téléphone du taxi local. C'est ainsi que j'ai rencontré Luigi, cheveux teints, ex-conducteur de bus à Lausanne, qui m'a trouvé un gîte non loin et montré le lieu "définitif" où se sont rencontrés Garibaldi et Victor-Emmanuel II.
Ceci n'est qu'un apéritif, de même que les images ci-dessus. Le reste de l'histoire (déjà écrite: j'ai eu du mérite, par plus de 30 degrés à l'ombre!) sera dans Le Temps à partir du 26 juillet, en six épisodes. Ciao!