samedi 24 juillet 2010
Madame n'est plus servie
Travaillé cette semaine sur l'affaire Bettencourt. En ramant pas mal, pour être franc (en principe lundi dans Le Temps). Il est frappant de constater la différence de culture en deux pays voisins. En France, les avocats divulguent les impôts que paient leurs clients, les comptables vont à confesse, les auditions des juges se retrouvent le lendemain dans les journaux (chaque bord ayant droit à sa part de fuites), et le puzzle se reconstitue facilement. Du moins pour les éléments qui sont déjà sur la table. Quand on essaie de tirer les fils suisses de l'affaire en revanche, on se heurte immédiatement à un mur de silence, à des gens qui laissent vos messages et appels sans réponse ou vous disent poliment qu'ils "ne se sentent pas autorisés à parler pour l'instant". Le secret bancaire est peut-être "mort", comme on le lit souvent, mais le secret des affaires, le secret professionnel et le goût du secret en général sont bien vivants, et c'est pour ça que la Suisse continue d'attirer les comploteurs de tout poil - et Dieu sait si l'affaire Bettencourt n'en manque pas.
La seconde chose qui frappe est la réaction assez modérée de l'opinion française. Certes, les sites web fleurissent de commentaires sur les dérives de la politique façon Neuilly-sur-Seine, sur le financement occulte des partis. etc. Mais tout cela n'est pas un scoop. Ce qui est peut-être plus neuf, comme l'observe Christophe D'Antonio, l'auteur de "La Lady et le dandy", c'est la prise de conscience de ce que représente le conflit d'intérêts. Cette notion, très ancrée dans la culture anglo-saxonne et dans les pays nordiques, l'est moins en France. Il a fallu l'affaire Woerth pour qu'on réalise qu'il est utile et parfois indispensable de se mettre à l'abri du soupçon.
Voilà un ministre du budget (à ce titre chargé d'encaisser de l'argent auprès de tous les contribuables) qui est en même temps trésorier de l'UMP (à ce titre chargé d'encaisser de l'argent auprès de la partie de ces contribuables qui l'ont élu, en vue de faire élire ou réélire les siens). Tendre ainsi la sébille de l'Etat dans la main droite et celle de son parti dans la main gauche est une situation évidemment ingérable. Dès qu'il est élu, l'homme politique devient responsable de ses actes devant l'ensemble ses concitoyens; l'intérêt général doit instantanément primer sur tout intérêt particulier. Or, peu avant qu'éclate l'affaire Bettencourt, l'entourage d'Eric Woerth protestait encore avec véhémence dès qu'on évoquait ce conflit d'intérêts.
Celui avec les fonctions de sa femme se passe de long commentaire. A supposer que les protestations d'innocence tout aussi véhémentes (et peu convaincantes) d'Eric Woerth se révèlent exactes, il ne suffit pas de jouer au mari moderne qui ne veut surtout pas freiner le brillante carrière de gestionnaire de fortune de Madame. Encore une fois, quand on est chargé d'encaisser les impôts de tous - particulièrement en période d'austérité - on ne se met pas dans une situation où son épouse vend ses services à la deuxième plus riche contribuable de France. C'est injuste pour sa femme? Faux problème: le jour où il y aura autant de ministres féminins que masculins à des postes importants, cette question annexe ne se posera plus.
Si l'affaire Bettencourt augmente la sensibilité aux conflits d'intérêts - et il semble que ce soit le cas - elle aura déjà servi à quelque chose.
En parlant de la réaction modérée de l'opinion française, je pense surtout à Liliane Bettencourt elle-même. Pour ce qu'on en devine à travers ses déclarations et portraits, cette femme est une coquette, plus madrée qu'intelligente, qui a toujours écrasé sa fille de son mépris. Or l'autre jour, après le débat de l'émission "C dans l'air", la première réaction de téléspectateur était "Mais pourquoi parlez-vous tant de cette affaire?..." D'autres commentaires demandent qu'on "laisse en paix cette vieille dame, c'est son problème si elle veut claquer son argent avec un gigolo".
Le fait que Liliane Bettencourt, au-delà de ses comptes suisses qui tiennent plus du reliquat que de l'évasion fiscale active, soit imposée sur ses 280 millions d'euros de dividendes L'Oréal à un taux voisin de celui appliqué au simple quidam, ne semble pas choquer au pays qui inscrit le mot "égalité" sur son drapeau. Je me suis demandé pourquoi, et je vois trois éléments de réponse. 1) Les gens ne connaissent pas les arrangements fiscaux de Liliane Bettencourt. 2) Nous rêvons tous, peu ou prou, d'être riche un jour, et n'aimerions pas, alors, que l'Etat nous pique nos sous. 3) Liliane Bettencourt est une vieille dame dont les ennuis actuels révèlent un mélange touchant de lucidité et de faiblesse, de dignité et de misère. Elle est riche, mais entourée de tapeurs pour se distraire de son ennui ou de sa peur de devenir un légume. Dans un sens, elle anticipe notre propre destin. Epargner la vieille dame, c'est conjurer le sort.
Je parlais de richesse et d'égalité plus haut. La richesse s'étale sans fard, l'égalité est un concept dont on ne sait plus ce qu'il recouvre. Mais on ne fait plus la révolution aujourd'hui. L'affaire Bettencourt, a écrit Le Monde, est "la conjuration des petites gens". Ah, le majordome félon (qui s'appelle Bonnefoy, en plus!), enregistrant en douce les conversations de Madame, n'hésitant pas à les donner à l'ennemi, malgré la coquette indemnité de départ qu'il a reçue...
Le majordome Bonnefoy, l'affaire Bettencourt - et d'autres, récentes - nous apprennent ceci: on ne peut plus faire confiance au petit personnel. Là, c'est le majordome, la comptable et le chauffeur qui caftent. Dans l'affaire d'évasion fiscale qui a failli mettre UBS knock-out aux Etats-Unis, c'est un employé relativement subalterne et fort en gueule engagé à Genève, Bradley Birkenfeld, qui est allé vendre la mèche au fisc américain. Au Liechstenstein, c'est un employé de banque qui a vendu des données clients aux Allemands. Chez HSBC, c'est un informaticien français qui a joué à l'espion-amateur, puis au dénonciateur.
Comme l'observe, désabusé, un avocat genevois: "Que voulez-vous, les gens importants ont quelque chose à perdre, pas les autres". On ne fait plus la révolution en 2010, mais les serviteurs ne sont plus ce qu'ils étaient.
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