dimanche 18 juillet 2010

Hommage à Philippe Reymond, maître de kyudo

"Quand je mourrai, j'aimerais que l'on mette maître de kyudo sur mon faire-part. Trouvez-vous que cela fait prétentieux?", m'aviez-vous demandé un jour avec la déroutante franchise qui vous caractérisait.
Non Philippe, ça ne le fait pas. Vous avez été mon maître. Vous avez été celui de bien d'autres dont la persévérance, à l'égal de la mienne, n'a pas toujours été à la hauteur de vos attentes. Persévérant, ça, vous l'étiez!
Aussi, quand j'ai découvert dans 24 Heures de samedi l'avis de décès de «Philippe Reymond, 93 ans, pasteur, docteur en théologie, maître de kyudo», un sourire s'est mêlé à ma tristesse. Justice est rendue à votre passion du tir à l'arc japonais, qui est peut-être la forme la plus élégante de la méditation en action.
Vous avez été un des tous premiers, sinon le premier, à apporter en Suisse cet art martial d'une rare beauté qui avait failli ne pas survivre à la seconde guerre mondiale. Pour le comprendre, vous vous êtes rendu au Japon à une époque où ce voyage était une vraie aventure. Vous y avez rencontré Hideharu Onuma (1910-1990), grand maître de la 15è génération de l'école Heki, gentleman doublé d'un remarquable pédagogue.

En 2002, j'avais recueilli à votre domicile lausannois le récit de votre vie et de votre découverte du kyudo. J'ai retrouvé ces notes, et vous serez d'accord avec moi, je suppose, que j'en publie les extraits ci-dessous. C'est après tout pour cela qu'elles ont été prises. Pour que vive l'enseignement de Philippe Reymond et, par lui, l'esprit du kyudo.

* * *

"Mon père était pasteur de l'Eglise libre vaudoise, comme je l'ai été moi-même plus tard. Il a été passablement malade toute sa vie, victime de crises neurologiques. Malgré cela, il a eu un énorme courage à la tâche et m'a enseigné beaucoup de l'art pastoral. Il avait de l'amour pour les gens, une capacité énorme de les écouter, de les comprendre, ainsi qu’une honnêteté intellectuelle considérable dans sa façon de prêcher. On ne dit pas n’importe quoi n’importe comment, j’ai tâché d’en prendre de la graine.
(...) Le Saint-Esprit n’est pas héréditaire, la vocation pastorale non plus. Aussi me sentais-je plus scientifique qu’autre chose. Après mes études en théologie, j’aurais pu obtenir une bourse aux Etats-Unis, mais il y a eu la guerre, ça n’a pas été possible, alors je suis entré tout simplement dans le pastorat comme remplaçant à Bex, puis nommé à Orbe et Valeyres, jusqu’au jour où mon ex-professeur d’Ancien Testament, William Goy, m’a dit: «Vous devriez peut-être vous préparer à un poste de professeur, j’aimerais, moi, reprendre du pastorat».
Je n’ai pas été nommé, malgré la somme de connaissances accumulées et la thèse que j’avais rédigée sur la signification de l’eau dans l’Ancien Testament: climatologie, hydrologie, puits, citernes... il y avait une grosse étude de vocabulaire là-dedans, l’Ancien Testament compte six cents mots qui parlent de l’eau. Je suis donc redevenu pasteur dans un village de paysans, à Bottens. J’ai été très heureux là-bas, prêchant tous les dimanches et considérant la prédication comme un exercice spirituel.
Puis est arrivé en 1965 le début de la traduction oecuménique de la Bible. On a réuni tous les spécialistes de Suisse romande, de France, de Belgique pour y collaborer. Cela a duré dix années, parmi les plus belles de ma vie. Parallèlement à cette traduction, j’ai collaboré dès 1970 à la refonte complète d’un gros dictionnaire hébreu-allemand, à peu près douze mille pages tapées à la machine. N’étant pas de langue maternelle allemande, je ne pouvais pas prétendre m’y attaquer seul, alors un professeur de Berne s’en est occupé. Un autre collaborateur était professeur d’histoire des religions et orientaliste à Leyde en Hollande. Ce travail a duré vingt-six ans.
Simultanément, j’ai enseigné aussi pendant une vingtaine d’années les langues sémitiques à l’université de Genève - surtout de l’hébreu, mais aussi de l’araméen et de l’ougaritique (du vieux chananéen). Et comme mes étudiants ne savaient ni l’anglais, ni l’allemand, j’ai pris sur moi de rédiger un dictionnaire hébreu-français, qui s’est révélé être assez utile étant donné que le seul ouvrage de ce genre datait de 1857.
Quand tout a été terminé et que je me suis retrouvé à la retraite sans rien à faire, je me suis dit: «Mets-toi au japonais pour découvrir un type de langue structurée différemment». Je l’ai étudié pendant deux ans très à fond."

Maître Onuma

"J’ai découvert le kyudo en 1959. Mais avant, il faudrait parler de l’intérêt que j’avais pour le tir à l’arc en général. Je me rendais compte que lâcher une flèche devait être un problème énorme. Ce n’est pas un geste intellectuel, ni un simple acte de la volonté, il doit y avoir là un élément instinctif, dépassant le rationnel.
C'est en 1982 que pour la première fois, j’ai pu partir pour le Japon - j’y ai fait cinq voyages au total, jusqu’en 1990. Mes séjours duraient une semaine, dix jours.
Je me souviens qu’un été, mes flèches étaient toujours à côté de la cible. Peu après, lors d'un de ces voyages au Japon, ce devait être en 1987, j’ai dit à Onuma: «Je n’arrive pas à toucher la cible». Il m’a répondu: «La prochaine fois, je mettrai ma main devant vos yeux au moment où vous serez prêt à tirer».
Je me mets en position, je tends, il lève sa main devant mes yeux, et la flèche part dans la cible! Je ramène l’arc, prépare la deuxième flèche... je ne peux pas. J’ai appuyé l’arc et la deuxième flèche contre le mur, et puis je me suis mis à pleurer, parce que cette flèche était partie toute seule, toute simple. Si on pouvait vivre comme ça, aussi librement !
Je soupai le même soir chez Onuma. Vers la fin du repas, il s’est levé et a dit: «Je ne vous ai pas remercié pour cette flèche». Et il s’est mis à genoux devant moi, à côté de la table. Alors je me suis précipité de ma place, me suis aplati aussi devant lui. Onuma m’a dit encore: «C’est très rare des flèches comme ça, nous les appelons les flèches de Dieu.»
Mais il faut de la persévérance, je dirais du courage devant les échecs, devant l’impossible. Pour arriver à un palier à peine supérieur, combien de centaines de flèches faut-il lâcher? On tire, on tire, et le moment de grâce arrive ou pas.
Un spécialiste de l’histoire des religions qu’agaçait la manie zen d’alors disait: l’erreur de Herrigel (auteur de «L'art chevaleresque du tir à l'arc», ndlr.) c’est d’avoir cherché l’illumination. On ne peut la chercher. Si ça doit se passer, ça se passera, et sinon tant pis, vous aurez quand même eu du plaisir.
Peut-être que ce qui nous manque, c’est l’élément ludique du tir. Les gens sont sérieux, sérieux... On aimerait qu’il y ait un peu de sourire de temps en temps.
J’aimerais réussir à tirer légèrement: «Ta flèche doit partir comme un sourire qui s’ignore».
Lorsque j’entends des gens dire «quand vous respirez, vous respirez le cosmos», ça me met hors de moi. C’est une dérive mystique du kyudo. Or comme chrétien et protestant, je suis contre la mystique, qui se veut une approche vers Dieu par soi-même, par des méthodes - volontaires ou pas. L’Evangile est une religion de la Parole. C’est Dieu qui descend vers moi, pas moi qui, par aucun moyen, vais pouvoir l’atteindre. Tout est grâce, don de Dieu. Le mot «spirituel» m’effraie, parce qu’on y voit trop souvent une montée de l’homme à la rencontre de Dieu, ce qui est l’hérésie numéro un."

Viser?

"On dit volontiers que dans le tir à l’arc japonais, il ne faut pas viser. Ce n’est pas vrai. Si je lève trop le bras, la flèche va partir en l’air. Si je mets le bras trop à gauche, elle partira à gauche. Il faut bien que l’on vise, mais au moment du départ il faut que l’on soit dans sa respiration et que ce soit elle qui commande le départ du coup."

Discipline

"J'ai tellement pratiqué le kyudo seul que je ne peux pas dire que ce soit sans fruits. Travailler seul est indispensable, ne serait-ce que pour constater que ça ne va pas. C’est une pratique redoutable, frustrante, mais ce n’est pas un mal, cela fait partie de la discipline. Vous ne réussissez pas, mais vous continuez.
Si on me considère comme «vieille école», j’en suis fier. Je crois qu’on ne peut faire les choses que petit à petit - chacun selon ce qu’il sait faire, ce qu’il peut faire. Ai-je été dur? Pas de manière consciente. Je veux un kyudo qui soit aussi pur que possible. Pour y arriver, il faut payer le prix. Si on veut se faciliter ses débuts, on aura des lendemains difficiles. Le kyudo n’est pas une plaisanterie, mais un engagement de toute la personne. C’est un art gratuit, on ne vise pas le résultat, même pas esthétique.
Onuma disait: « L’esprit, l’esprit, l’esprit, et ensuite la technique suivra. » Le kyudo est une tentative de résoudre des contradictions - la force et la légèreté, la puissance et la souplesse, la concentration et la déconcentration, viser sans viser, avoir une tension maximum dans la légèreté. Le tir donne une attitude mentale, reflète aussi une attitude mentale."

Réflexions

"Tirer chaque flèche comme si toute votre vie en dépendait, comme si c’était la dernière, la définitive, et que vous alliez expirer au moment où elle quitte votre main."

* * *

"La grandeur de l’archer, ce n’est pas de maîtriser pleinement son arc mais de se laisser enseigner par lui."

* * *

"Dors. Quand viendra le rêve, la flèche partira."

* * *

"Tire dans la nuit sous la lune. Tire au matin dans la rosée. Kyudo."

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci Jean-Claude.
Un vibrant hommage à notre Maître, notre ami.
Nous saurons perpétuer la tradition, sa vision nimbé du souvenir.
Bonnes flèches à toi Philippe.

Antoine Dayer 3ème Dan
Sempaï du Dojo de Lausanne

Anonyme a dit…

Merci a Philippe Reymond d'avoir introduit le kyudo en Europe avec les autres pionniers de cette discipline. Merci aussi à Philippe Reymond d'avoir compris quel lien pouvait avoir le kyudo avec notre culture chrétienne, à l'heure ou beaucoup fabrique sa propre religion avec des éléments piochés dans différentes spiritualités au grès des caprices et des aversions : merci de nous faire comprendre qu'une confession est UNE et que le kyudo est UN. Christoph

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