... pas les miennes - enfin, pas encore. Je pense d'abord à celles de Garibaldi, dont je viens de refaire le périple des Mille, de Gênes à Teano en passant par la Sicile et la Calabre.
Voici ce qu'avait couché Giuseppe Garibaldi sur son testament:
"Sur la route qui conduit à la plage, dans une dépression de terrain, on fera un tas de bois de deux mètres avec des branches d'acacia, de myrthe, de lentisque et d'autres bois aromatiques. Sur le bûcher se posera un petit lit de fer et sur celui-ci, la bière découverte où seront mes restes parés de la chemise rouge».
Personnellement, j'aime surtout les bois aromatiques, les parfums. Garibaldi était un poète, comme l'a justement observé Alexandre Dumas. Le genre de soldat capable de s'arrêter brusquement alors qu'il était poursuivi par les Autrichiens qui lui tiraient dessus. "Dommage, ils les ont fait taire! dit Garibaldi - Qui donc? demanda un aide de camp interloqué - Comment, vous n'avez pas entendu? Les oiseaux qui chantaient..."
Dès qu'il mourut sur son île de Caprera, près des côtes de Sardaigne, le conseil de famille et tout ce que l'Italie naissante comptait d'officialité déjà boursouflée, de patriotes engoncés dans leur faux-col, se réunit pour examiner le testament. Ce beau monde décréta qu'on ne pouvait décidément pas laisser le héros de la Patrie partir en fumée comme ça. On ne le brûla donc point, et on mit son corps sous une dalle de trois tonnes. Il s'y trouve toujours.
Si je parle de cela, c'est à cause des manuscrits de Kafka que l'on vient de ressortir d'un coffre UBS, sur ordre d'un tribunal israélien. Franz Kafka, lui aussi, avait laissé des instructions précises à son ami Max Brod sur ce qu'il devait faire après la mort de l'écrivain:
"Tout ce qui peut se trouver dans ce que je laisse après moi (c'est-à-dire, dans ma bibliothèque, dans mon armoire, dans mon secrétaire, à la maison et au bureau ou en quelque endroit que ce soit), tout ce que je laisse en fait de carnets, de manuscrits, de lettres, personnelles ou non, etc. doit être brûlé sans restriction et sans être lu, et aussi tous les écrits ou notes que tu possèdes de moi ; d'autres en ont, tu les leur réclameras. S'il y a des lettres qu'on ne veuille pas te rendre, il faudra qu'on s'engage du moins à les brûler. À toi de tout cœur."
L'ami Max Brod flancha, les manuscrits de Kafka ne furent pas davantage consumés - à part ceux que détruisit la Gestapo - que le corps de Garibaldi. Au moins Brod avait-il averti Franz qu'il n'exaucerait probablement pas sa dernière prière.
En soi, ces petites trahisons ne me gêneraient pas trop si elles se limitaient à une relation personnelle. Après tout, elles sont un rappel à l'humilité, y compris sur ce que deviennent nos restes et nos oeuvres après notre mort.
Il est plus dérangeant, en revanche, de voir des médiocres s'approprier les dépouilles, qu'il s'agisse des patriotes encroûtés pour Garibaldi, de l'Etat d'Israël ou d'héritiers âpres au gain pour Kafka. Au journal télévisé de la TV romande ce soir, Une certaine Ilana Heber, directrice des archives de la bibliothèque nationale juive à Jérusalem, se dandine de plaisir devant la caméra en rappelant que si Kafka avait été socialiste dans sa jeunesse, il était devenu sioniste ensuite.
Oui, Kafka s'intéressait à l'étude du Talmud dans les dernières années de sa vie. Oui, il envisagea d'émigrer en Palestine. Etait-il sioniste pour autant? Autant qu'il était tuberculeux et hypocondriaque, peut-être. On n'en saura jamais rien.
Sauf que le voilà décrété tel, rapatrié de force par ses oeuvres, nationalisé - à titre posthume, comme ça on est sûr qu'il ne va pas protester.
Je n'aime pas savoir Franz Kafka otage d'un Etat qui manipule si bien l'amalgame anti-droite religieuse = anti-israélien = antisioniste = antisémite = terroriste que rien ne peut y être considéré comme innocent.
* * *
"Et maintenant? se demanda Gregor en jetant un coup d'oeil autour de lui dans l'obscurité. Il ne tarda pas à découvrir qu'il ne pouvait plus bouger du tout."
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