Vivre et mourir en belle intelligence
(par Mohamed Hamdaoui, Journal du Jura, Bienne, 5 juin 2010)
A la veille du début de la Coupe du monde de football, hommage à un parent humaniste bien trop tôt disparu. C'était mon oncle.
Souviens-toi. Ce sinistre mercredi après-midi, il faisait un temps splendide. A croire que le ciel avait décidé d’ouvrir ses volets pour mieux t’accueillir. Assis à ton chevet d’agonisant, je te suppliais de te battre et de tenir le coup pour que nous puissions vivre ensemble ce moment dont je pressentais la venue prochaine. Inéluctable. Mais tu ne m’as pas fait confiance et préféré t’envoler. Quel dommage. Car huit ans plus tard, l’événement auquel nous rêvions tant est sur le point de se réaliser : pour la première fois de l’histoire - et peut-être la dernière ! - nos deux pays participeront ensemble à la Coupe du monde de football. Le premier, l’Algérie, nous a donné la vie ; le second, la Suisse, nous l’a sauvée.
Souviens-toi. Lorsque nous parlions politique ou religion et que nos conversations devenaient disputes, pour nous réconcilier, nous évoquions notre passion commune du ballon rond. Dans ce domaine aussi, il nous arrivait d'ailleurs de diverger. Pour toi, le meilleur footballeur du monde était Heinz Hermann, l’élégant milieu de terrain de la Nati et de GC, trop gentil pour devenir ensuite un bon entraîneur ; tandis que moi, je ne jurais que pour Salah Assad, le génial ailier gauche des Fennecs et du PSG, victime des années plus tard comme des milliers d’autres Algériens du régime militaire en place.
Souviens-toi. Musulman croyant, pratiquant et fervent, tu étais surtout un fin érudit capable de réciter chaque sourate du Coran et d’en expliquer la signification. Pourtant, tu n’as jamais essayé de me convertir, moi, musulman mécréant. Tu respectais le fait que je fréquente davantage les bistrots que les mosquées. Que penserais-tu, aujourd’hui, de ce monde devenu un peu fou où on tue au nom de Dieu ? Ce monde sans raison où, sur tous les continents, des fondamentalistes de tous poils répandent leur intolérance et vont jusqu’à tenter de remettre en cause des acquis sociaux conquis au terme de longues et douloureuses batailles, comme cellles qui ont permis aux femmes de disposer du droit élémentaire de disposer de leur corps ? Et bien sûr aussi de leur visage, quelle stupide polémique.
Souviens-toi. Sur le champ politique, aussi, nos désaccords étaient profonds. Toi, employé d’une grande banque qui a failli mettre notre pays sur la paille, tu étais un libéral - un authentique libéral. Et moi, disciple de Bakounine et de Jean Ziegler, je n’ai jamais eu de compte bancaire. Souviens-toi de cette franche et amicale engueulade tournant autour des seules élections législatives libres jamais organisées en Algérie. Tu essayais, en vain, de me convaincre de ne pas voter pour le Front des Forces Socialistes tandis que je t’exhortais, sans réussite, de cesser de soutenir le Front de Libération Nationale. N’empêche, nous étions convaincus de la nécessité de vivre tous en bonne intelligence. Quelques jours plus tard, nous étions pareillement effondrés quand le pouvoir en place a eu l’affront d’interrompre le processus démocratique sous prétexte que le peuple allait virer de leurs palais et de leurs luxueuses villas les généraux et les hommes d’affaires véreux.
Souviens-toi. Nous avions projeté de mettre sur pied une petite agence de voyages à but non lucratif. Afin de permettre aux gens d’ici de venir là-bas Et réciproquement. Un pont entre les deux plus belles régions du monde : le Parc Chasseral et le Hoggar. Permettre en quelque sorte à deux peuples menacés, les Jurassiens bernois et les Touareg du sud algérien, de mettre en valeur ce qui leur ressemble: amour du travail bien fait, ténacité et caractère un brin taciturne. Hélas, hélas, trois fois hélas. En enlevant et en égorgeant des touristes qui nous avaient fait l’honneur de se rendre sur notre terre natale, une poignée d’illuminés ont brisé notre rêve. Et pour espérer venir passer quelques jours de vacances ici, les hommes bleus doivent désormais montrer patte blanche et prouver qu’ils sont fortunés. En ces temps-là déjà nous étions pris en otage entre quelques fous de Dieu et des formations populistes prêtes à toutes les outrances pour engranger quelques voix supplémentaires.
Souviens-toi. Grâce à toi, j’ai découvert des artistes comme Hadj El Anka, Farid el Atrache ou encore Fairouz et me suis mis à dévorer avec gloutonnerie des auteurs algériens tels Rachid Boudjedra, Kateb Yacine ou Mouloud Mammeri. Grâce à moi, tu as connu et apprécié Michel Bühler, Emil et les Yellow Snow. Je t’ai même surpris un jour à secouer la tête de dépit en lisant Le Matin… J’en ris encore.
Souviens-toi. Sur ton lit d’agonisant, nous nous étions promis de vivre ensemble ce moment historique : une Coupe du monde de football où nous deux pays seraient représentés. Par une étrange coïncidence, nos deux équipes favorites ont effectué leur stage de préparation au même endroit : à Crans-Montana. Oui ! Dans la station où il t’arrivait de participer à des séminaires d’entreprise et où il m’arrivait d’écumer certains carnotzets. Par une étrange coïncidence, nos deux équipes favorites ont livré des matches de préparation catastrophiques. Par une étrange coïncidence, elles vont sans doute se ramasser de belles casquettes en Afrique du Sud. Pour qu’ils se rencontrent, la Nati et les Fennecs devraient arriver en finale. Ce rêve, pas plus que les précédents, nous ne le réaliserons sans doute pas. Mais si, par miracle, il devait malgré tout se produire, je suis sûr que ce jour-là, tu te souviendras de nous…
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