Swatch Group est un des sponsors de Solar Impulse. J’imagine le clin d’œil du vieux Nicolas au moment de passer l’arme à gauche: je mets le nom de ma société sur ce qui ressemble de plus près à l’éternité telle que l’homme peut la rêver - le mouvement perpétuel, le vol sans carburant et sans limite de temps.
Bien sûr, Hayek n’est - de loin - pas le seul à avoir parié sur l’aventure de l’avion solaire. Il n’était même pas parmi les premiers sponsors, si ma mémoire est bonne. Opportuniste, fleurant le bon coup, à son habitude. C’est d’abord là qu’il a été grand, inimitable. Le «sauveur de l’horlogerie suisse» était à l’origine un consultant venu de l’automobile. Quand les horlogers en pleine déconfiture lui ont demandé d’ausculter le dossier du «made in Switzerland», il a compris que l’outil et le savoir-faire étaient uniques, des produits remarquables prêts au lancement commercial. Il était venu regarder, il a décidé de reprendre, à bon compte, les usines qui tournaient au ralenti face à la concurrence électronique japonaise. A ce moment crucial, les dessins de la Swatch et la façon unique, simplifiée, de la produire, n’attendaient plus qu’un ultime feu vert. Une montre bon marché, amusante et fiable. Il manquait néanmoins l’essentiel: un bon vendeur.
Nicolas Hayek a été cet homme-là. Il croyait tellement en lui qu’il se désolait que son pays d’accueil (il était Libanais d’origine, et discret sur ces années-là) n’en fasse pas de même. Il a pris la Suisse à bras le corps, il l’a engueulée, secouée, encouragée, flattée, tirée, cajolée, motivée. Certains lui cherchaient querelle sur la paternité de la Swatch; ils n’avaient pas compris qu’il ne suffit pas de faire un enfant, encore faut-il communiquer l’avis de naissance, susciter l’émotion et la joie.
Hayek savait faire la fête. Je me souviens de l’invitation tous azimuts qu’il avait lancée pour la 20 millionième Swatch vendue. Il avait littéralement squatté la station de Zermatt pour les VIP’s et journalistes du monde entier. Ski acrobatique, light show, discours de Jean-Pascal Delamuraz: il ne faisait pas les choses à moitié.
Je me souviens aussi de son stupéfiant numéro d’acrobate quand Expo.01 menaçait de défunter par excès d’états d’âme et de problèmes financiers. A bout de souffle et à court de solutions, les autorités ont fait appel à Nicolas Hayek, une fois de plus. Il est venu devant son public, comme le dompteur entrant dans la cage aux lions. Il a commencé par dire toutes les raisons pour lesquelles cette expo nationale devait inévitablement, lamentablement échouer. Puis il a fait claquer son fouet: cette expo, il fallait la faire, justement parce que c’était une mission impossible, parce que plus personne n’y croyait à part lui. L’Expo.01 a eu lieu, en 02 certes, mais en gros, le coup de fouet Hayek a claqué dans les consciences.
Il n’a pas réussi tout ce qu’il entreprenait - son rêve de mini-voiture écologique par exemple. Là, même un Hayek ne suffisait pas à remuer le mammouth de l’industrie automobile. Il pouvait aussi être odieux. Je l’ai vu dans son bureau faire le pitre ou le geignard devant des journalistes, dont j’étais, tandis qu’il laissait poireauter au bout du fil le maire de Bienne, la commune du siège de Swatch, et s’en moquait par des mimiques expressives.
Commediante, tragediante! Un seul livre a été écrit sur sa vie - de commande, bien fait mais qui ne lève pas tous les mystères du personnage. Il voulait contrôler sa biographie jusqu’au bout. Il l’a fait, jouant de cette impression d’éternité qu’il aimait diffuser autour de lui, son auréole.
Et puis, pfuit, plus de Nicolas Hayek. L’immortel s’en est allé dans un pied de nez. Sur les ailes d’un avion qui invente le mouvement perpétuel.
(écrit dans l'intercity Genève-Lausanne, paru dans Le Temps du 29 juin).
(écrit dans l'intercity Genève-Lausanne, paru dans Le Temps du 29 juin).

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