samedi 29 mai 2010

Michael Ringier serait-il intéressé, malgré tout, à acheter un ticket pour le "triste spectacle" du quotidien Le Monde?

La nouvelle exclusive des Echos fait évidemment gamberger le petit monde des médias. Le groupe suisse Ringier a demandé à avoir accès au dossier de cession du quotidien Le Monde.
«Nous sommes historiquement partenaires du «Monde» à travers le quotidien suisse en langue française «Le Temps», dont nous détenons 47 %, et «Le Monde» 2 %. C'est donc naturellement que nous avons demandé à avoir accès à la data room (sic). (...) Nous déciderons d'ici quelques jours de l'opportunité de faire une offre», dit Jean-Clément Texier, président de Ringier France.
Le Monde a pris, si ma mémoire est bonne, 5% du capital du Temps il y a près de dix ans, quand le quotidien français avait l'ambition de créer un réseau européen de titres "de qualité", pressentant les concentrations à venir. Pour diverses raisons - dont la perte d'influence de la France et des médias français n'est pas la moindre - le réseau ne s'est pas réalisé. Il en est néanmoins resté la participation au Temps, qui a fondu à l'occasion d'une recapitalisation à laquelle Le Monde n'a pas participé, et un accord de reprises d'articles (plutôt dans le sens Le Monde repris par Le Temps que l'inverse).
Le "partenariat historique" évoqué par Jean-Clément Texier existe donc bel et bien, mais il a été jusqu'ici plus passif qu'actif du côté Ringier, qui n'a aucune expérience dans la presse quotidienne française, qu'elle soit "de qualité" ou non. Investir dans Le Monde n'est donc pas évident à première vue. En 2008, j'avais évoqué l'hypothèse avec le big boss de Ringier, Michael. La question et la réponse valent d'être reproduites intégralement:
- Votre famille est d'origine française. Investiriez-vous dans Le Monde?
- Ce qui s'y passe est un triste spectacle. Nous n'avons aucune raison d'y investir vu sa structure capitalistique actuelle. Les médias contrôlés par ceux qui y travaillent, ça ne marche pas, ni au Monde, ni au Spiegel. Le personnel doit avoir son mot à dire, mais je ne crois pas à la «démocratie actionnariale» dans ce secteur. D'une manière générale, la presse française est beaucoup trop centrée sur elle-même et affaiblie par le pouvoir excessif des syndicats. C'est aussi un marché très protégé. Si un groupe régional est à vendre, il sera repris par des Français. Le corollaire de cette situation est l'insigne faiblesse des médias français à l'étranger, par exemple dans les pays de l'Est, avec lesquels les liens culturels étaient pourtant forts."
Bref, ça paraissait assez clair. Que je sache, la structure du Monde par rapport à ses salariés-propriétaires n'a pas fondamentalement changé, et le marché de la presse française reste aussi marécageux qu'avant. Il est vrai que Michael Ringier a toujours eu la coquetterie de s'intéresser à des titres qui rehaussaient l'image de Ringier, plutôt connu comme groupe de presse populaire. Il est vrai aussi que cela n'a jamais donné une politique conséquente. Au Temps, Ringier s'est même fait doubler par Edipresse qui, mettant la clef sous le paillasson pour se concentrer sur la gestion de patrimoine, est allé vendre sa part au concurrent alémanique Tages Anzeiger. Ringier a peu apprécié. Avant d'aller chasser sur les terres françaises, les trois propriétaires ou partenaires alémaniques du Temps (Ringier et TA Media comme actionnaires, NZZ pour la pub) devront apprendre à s'apprivoiser mutuellement dans cette configuration inédite et riche en conflits potentiels.
Je relève au passage que le site du Monde ne pipe mot des rumeurs et discussions autour de sa recapitalisation (cela intéresserait pourtant ses lecteurs). Je ne suis pas le seul, à en croire cette réaction du dénommé Caton: "Aucun article sur l'éventuel rachat du Journal Le Monde qui a cependant conduit à un communiqué inquiet signé, entre autres, par la société des réacteurs que j'ai lu dans un autre organe de presse. L'inquiétude avait trait à une éventuelle perte d'indépendance éditoriale de ce quotidien. Quid en terme de partialité éditoriale?"
En revanche, Le Monde nous apprend que Libération veut aussi se recapitaliser à hauteur de 3-5 millions d'euros pour se développer sur internet. Le quotidien a perdu 1 million d'euros l'an dernier, affiche une dette de 12 millions, son tirage continue de baisser. "Il parvient à équilibrer ses comptes grâce aux subventions versées par l'Etat. Libération bénéficie notamment des aides à la presse à faibles ressources publicitaires", précise Le Monde.
Actualisation le 2 juin: Eric Fottorino, président du directoire du Monde, explique la situation du quotidien aux lecteurs

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