jeudi 13 mai 2010

Le caporal Barroso, torse bombé sur les ruines fumantes de la Grèce

Peut-être est une de ces démonstrations d'audace démesurée dont sont parfois capables les grands timides.
Toujours est-il que la Commission Barroso bis, qui n'a pas vu venir la crise grecque et a laissé sa gestion à d'autres, veut contrôler presto subito les budgets nationaux. "Les gouvernements de l'Union doivent avoir le courage de dire s'ils veulent une union économique ou non, parce que s'ils ne la veulent pas, autant oublier l'union monétaire, a-t-il déclaré mercredi. Nous devons montrer que nous sommes sérieux à propos des réformes fondamentales nécessaires. Nous devons aller à la racine du problème."
Fortes paroles. Le même ton volontariste utilisé il y a dix ans pour lancer la "stratégie de Lisbonne" de l'UE. Késako? Il s'agissait d'un plan ambitieux pour renforcer la compétitivité des Etats-membres face aux Etats-Unis et aux puissances émergentes. Un plan qui a lamentablement foiré.
Or là est la "racine du problème" dont parle le caporal Barroso. Le fond de la crise grecque, ce n'est pas le déficit public qui grimpe au-dessus de 10% après une grave cassée de figure de la finance mondiale, ce n'est même pas la dette qui dépasse 100% du produit intérieur brut. Le fond du problème, c'est la confiance qu'ont (ou non) les investisseurs finançant cette dette dans la capacité du pays à rebondir.
Les Etats-Unis, eux aussi, ont un déficit public qui explose, une dette moindre en pourcentage du PIB mais bien plus gigantesque en montants absolus. Or les marchés gardent leur confiance dans ce pays. Pourquoi? D'abord parce qu'ils n'ont pas le choix, à cause du nouvel "équilibre de la terreur" Chine-Etats-Unis (la première trop engagée dans ses prêts aux seconds pour les secouer imprudemment). Ensuite parce que les investisseurs croient dans la capacité qu'ont les Américains de rebondir, les faits semblant leur donner raison pour l'instant.
Tandis qu'ils ne croient pas en la capacité des Grecs en particulier, des Européens en général (à part l'Allemagne et un ou deux autres pays) de secouer leur inertie. La stratégie de Lisbonne devait leur prouver le contraire. Elle a échoué, et aucun bilan critique n'en a été publiquement discuté.
Et voici que sur les décombres de la crise grecque, le caporal Barroso a une idée. Puisque les Etats sont indisciplinés, on leur imposera dès 2011 un examen préalable des budgets - avant même que ceux-ci aient été présentés aux parlements respectifs. C'est la méthode des militaires bornés: quand un soldat rentre saoûl à la caserne, toute la chambrée est privée de sortie.
Elle fait déjà hurler la Suède, et d'autres.
En Grèce, selon L'Humanité, les mesures d'austérité imposées par le plan FMI-UE seront prises par décret, sans vote au parlement qui sera seulement informé. Cela ne me choque pas. Il faut s'assurer, dans ce cas, que les milliards allongés par la communauté internationale ne tombent pas dans un tonneau des Danaïdes. Une restriction temporaire de souveraineté peut se justifier, dans la mesure où elle est clairement communiquée et limitée dans le temps.
Mais ce que propose le caporal Barroso est autre chose. Une restriction de souveraineté permanente, imposée dans l'urgence, par centralisation, sans aucune garantie d'efficacité. Si le modeste exemple suisse peut servir à quelque chose, ce n'est pas ainsi que l'on obtient des résultats. La Confédération helvétique garde ses finances publiques sous contrôle parce qu'elle a adopté, depuis toujours, la démarche inverse: la décentralisation. Chaque canton est libre de s'endetter comme il l'entend, mais il y a concurrence fiscale entre eux, les plus laxistes s'exposent à la sanction des marchés et des contribuables. Certains - et la Confédération - ont adopté des mécanismes d'ajustement automatique en cas de déficit public. Dans l'ensemble, ça marche plutôt bien.
Un examen préalable des budgets nationaux par "Bruxelles" est le plus sûr moyen de hérisser des opinions publiques déjà hostiles. Quant aux politiciens nationaux, ils trouveront toujours moyens de finasser avec les chiffres et l'application des budgets. On a mis du temps à réaliser la gravité de la situation grecque parce que les autorités trichaient avec les statistiques.
Avant d'inventer de nouvelle sanctions, de nouveaux contrôle, que la Commission européenne commence par appliquer les instruments déjà à sa disposition et à convaincre par son action qu'elle peut jouer un rôle préventif, ce qui n'a pas été le cas ici.

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