dimanche 25 avril 2010

Blankfein, comme Frankenstein

Ce qui semblait impensable il y a encore un mois le devient: le siège de Lloyd Blankfein, directeur général de la plus futée banque d'affaires de Wall Street, Goldman Sachs, pourrait vaciller ces prochains jours.
Deux actionnaires ont porté plainte contre lui à la fin de la semaine dernière. Et les nouveaux courriels du trader de GS Fabrice Tourre dévoilés ce week-end, s'ils ne constituent pas des preuves formelles que la banque a délibérément induit certains de ses clients en erreur et agi contre leur intérêt dans la période menant à la crise hypothécaire, révèlent un état d'esprit d'un cynisme absolu. Extrait, à propos d'un des produits créés par Fabulous Fab:
Janvier 2007: "Cela fait mal au coeur de le voir exploser en plein vol. C'est un peu comme si Frankenstein se retournait contre son inventeur."
En quoi Fabulous Fab démontre son manque de culture, car Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, est le nom de l'inventeur du monstre, pas celui du monstre lui-même.
Mai 2007: "Ce marché est totalement mort, et les pauvres petits emprunteurs d'hyopthèques subprime n'en ont plus pour longtemps!!!" (les points d'exclamation sont de lui).
Juin 2007: Fab annonce à sa petite amie qu'il vient d'atterrir à Bruxelles et se vante d'y avoir "vendu à quelques veuves et orphelins rencontrés par hasard à l'aéroport des obligations Abacus"(le produit GS qui a "explosé en plein vol" et contre lequel le fonds spéculatif Paulson avait parié, après l'avoir créé avec le concours de GS).
Les documents fournis par la banque elle-même montrent que GS se protégeait contre une chute du marché immobilier dès la fin de 2006. "Je pense que cela peut être un très gros problème, bien pire qu'on ne l'imagine en ce moment", écrit un des directeurs, Jon Winkelried (sic! les Suisses férus d'histoire apérécieront...) en mars 2007.
Voici le résumé de la réponse de Goldman Sachs aux accusations lancées contre elle. La banque estime qu'on a sélectionné les mails qui la chargent et donnent une mauvaise image d'elle. De la même manière que le fonds spéculatif Paulson avait sélectionné les hypothèques pourries, ficelées par GS, pour parier sur leur effondrement tandis que la banque les vendait à des gogos?
Dans ce contexte, le livre de Charles D. Ellis sur Goldman Sachs, "The Partnership", est décidément précieux. A la fin des années 70, y apprend-on, John Whitehead, alors senior partenaire, fait part d'un de ses soucis majeurs lors de la conférence annuelle d'investissement:
"J'ai quelque chose qui me tracasse ce soir, et je ne sais pas trop comment y réagir. Quelque chose qui a fait beaucoup de tort à nos concurrents et pourrait faire beaucoup de tort à Goldman Sachs aussi. Ce qui me tracasse sont les premiers signes d'une maladie grave qui peut s'avérer très destructrice dans une entreprise de services. Nous devons tous être attentifs et veiller à l'éradiquer ici, dans notre société. Cette maladie a un nom que nous n'aimons pas prononcer, mais nous le devons. C'est... l'arrogance. Si l'un d'entre vous a quelque suggestion que ce soit, à quelque moment que ce soit, pour prévenir l'arrogance, vous savez que j'apprécierai son aide. Qui aimerait commencer la discussion?"
Une main se leva. Whitehead se tourna vers le jeune banquier qui se manifestait. "Que suggérez-vous de faire?"
"John, il n'y a qu'un moyen vraiment efficace de mettre un terme à ce qui vous tracasse."
"Et c'est?"
"Recruter des gens médiocres."
Fin de la citation du passage du livre de Ellis (p. 565). J'ajoute ce commentaire: la réponse du jeune banquier montre que l'arrogance avait déjà gagné à la fin des années 70.
Le dernier chapitre du livre montre aussi comment Lloyd Blankfein a joué un rôle central dans l'évolution récente de Goldman Sachs qui, de monteur d'opérations financières pour ses clients, s'est muée de plus en plus en investisseur pour compte propre. La proximité des deux activités ne pouvait que générer des conflits d'intérêts, l'avertissait-on. Nous sommes de grands professionnels et saurons élever les "murailles de Chine" nécessaires pour éviter cela, répondait-il. C'est ce qu'il devra démontrer la semaine prochaine devant la sous-commission d'enquête permanente du Sénat, dirigée par le redoutable Carl Levin. Quoi qu'il dise, après les révélations des dix derniers jours, le soupçon est installé, le dégât réputationnel gigantesque.
Comme Frankenstein, Blankfein a créé un monstre qui, aujourd'hui, se retourne contre son inventeur. Et les composants du monstre ne sont pas les produits comme Abacus, mais les petits génies comme Fabulous Fab.

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