
Changement d'ambiance. Au G20 de Londres en avril, les sept premières économies du globe se contractaient à un rythme de 8,4%, le commerce mondial avait chuté de 17% au dernier trimestre 2008, les bourses raclaient le plancher et certaines banques se demandaient si elles passeraient l'année.
A vingt jours du prochain G20 à Pittsburgh, ce n'est peut-être pas la joie, mais le "ouf" de soulagement est perceptible. FMI et OCDE revoient leurs prévisions de croissance à la hausse. OK: la plupart des observateurs s'attendent à une remontée longue et difficile, le chômage américain atteint son plus haut niveau depuis vingt-six ans à 9,7%, mais ceux qui prédisent une rechute brutale de l'économie et des bourses, selon le scénario de la Grande Dépression de 1932, sont minoritaires.
Du coup, les pompiers commencent à ranger leurs échelles et à rembobiner leurs tuyaux. La discussion va progressivement porter sur le rythme auquel les mesures de soutien devront être levées, elle occupera un peu les esprits à Pittsburgh.
D'où vient le sentiment de frustration qui augmente à l'approche du sommet? Peut-être de ce que les vraies questions sur la crise financière n'ont pas été et ne seront pas posées.
Pas d'oubli, ni de pardonCe week-end, les ministres des finances du G20 débattent des bonus. J'ai souligné à plusieurs reprises dans de précédents messages pourquoi je suis favorable à des limites et à un signal fort sur ce point. Ma conviction est que l'homme doit toujours interroger la motivation de ses actes, et l'avidité fut à la fois un motif et un facteur prépondérants de l'implosion financière.
J'entends les cyniques répéter qu'on ne changera jamais la nature humaine et que si Pierre ou Paul mettent des limites, il sera toujours facile de tricher avec Jacques. Peut-être ont-ils raison, mais alors si c'est le cas, finissons-en tout de suite avec le G20 et tout le discours sur la "gouvernance mondiale". Admettons que nous sommes une fois pour toutes impuissants face aux personnes les moins scrupuleuses de la société.
Ce n'est pas comme cela, me semble-t-il, que la société fonctionne. A défaut de règles 100% efficaces en matière de rémunération, le débat sur les bonus envoie à la planète finance le message que le commun des mortels n'oublie pas, n'accepte pas et ne pardonne pas tant l'indécence d'un système de rémunération non seulement immoral (on peut bien sûr discuter où on met la barre), mais contre-productif du point de vue économique.
La spirale des transactions
Cela étant, les bonus n'expliquent pas tout. Je rejoins Paul Dembinski, directeur de
l'Observatoire de la Finance, quand il dit que le problème de fond soulevé par cette crise est la "transactionnite" aiguë, la "financiarisation de la société". En clair, le système financier, qui se rémunère de plus en plus sur les commissions, a augmenté de manière vertigineuse le nombre et la vitesse des opérations qu'il effectue, au point que leur volume et leur complexité dépassent complètement les régulateurs supposés les surveiller.
On est très loin du modèle classique d'intermédiaire entre le désir d'épargne et le besoin de crédit. La finance est devenu une fin en soi. Cette industrie ne représente que 5% des emplois américains, mais sa part des profits est passée de 10 à 40% du total de 1980 à 2007. En 1995, les transactions sur produits dérivés équivalaient au produit brut mondial; en 2005, elles représentaient six fois ce produit. Etc.
L'allocation de la liquidité
Est-ce une coïncidence? Cette période a été marquée par un gel de la pensée économique. Les esprits les plus brillants se consacraient à l'élaboration de produits hyper-sophistiqués: c'était plus rémunérateur que de disserter sur leur utilité économique au sens large.
Aujourd'hui, les premières analyses du type "useful or harmful finance?" commencent timidement à ressortir des tiroirs. On débat par exemple de la titrisation à outrance, cette façon de recombiner des titres, de les saucissonner et de les vendre par tranches. En soi, la titrisation ne me gêne pas. Les milieux financiers la défendent en argumentant qu'elle augmente la liquidité et répartit mieux les risques.
Pour ce qui est des risques, la crise a montré l'effet pervers de la titrisation, les produits les plus dangereux se retrouvant au final entre les mains les plus inexpérimentées, les propriétaires ignorant souvent ce qu'ils détenaient.
Pour ce qui est de la liquidité, la question est de savoir si le système financier a fourni du crédit aux acteurs qui en faisaient le meilleur usage en termes de création de richesses. La bulle immobilière américaine nourrissant une consommation effrénée et insoutenable, suivie de l'assèchement du crédit aux entreprises montrent que l'allocation du crédit était loin d'être optimale.
La question de l'utilité économique de la finance est très complexe, parce que ses flux le sont. Les études à ce sujet ne sont pas assez avancées pour qu'on puisse en déduire des conséquences politiques.
Augmenter les fonds propres?
Le G20 devrait en tirer la modeste leçon. Les mesures qu'il étudie en ce moment sont partielles, leur efficacité reste à prouver. On s'attendait à un débat sur la limitation des bonus entre les Européens (plutôt pour) et les Anglo-Saxons (plutôt contre), mais il semblerait qu'un autre point central du plan d'action - le renforcement des fonds propres des banques - fait aussi problème.
Cette fois, les Anglo-Saxons sont plutôt pour et les Européens réservés. Je risque l'hypothèse suivante sur cette division: New York et Londres étant les deux plus grandes places financières, elles pourraient sortir renforcées de la concentration que provoque la crise. Leurs méga-banques trouveront toujours sur le marché les capitaux nécessaires pour renforcer leur pare-chocs. Les Etats moyens disposant de banques moyennes craignent en revanche que l'alourdissement de leur obligations en termes de bilan les pénalise face aux géants.
Quelle que soit la raison de la divergence, la question la plus importante est celle de l'efficacité. Je n'ai pas d'avis tranché et pas assez de compétences sur la question, mais je retiens l'observation de Dembinski, qui rappelle que les problèmes systémiques sont nés de l'interconnexion et de la complexité des réseaux, pas du bilan de telle ou telle banque. L'analyse de celles qui se sont cassées la figure fait apparaître des situations très variables en termes de fonds propres et de taille. Mon instinct me dit que cette solution n'est que partielle.
"Mettre du sable dans les rouages"
Pour éviter des écheveaux à la Lehman Brothers qu'on n'a pas fini de démêler un an après le krach, certains caressent l'idée d'un "testament" préparant le démantèlement rapide des banques en cas de problème. C'est totalement naïf. Comme si les banques étaient des constructions juridiquement et économiquement figées! On passerait son temps à réécrire le "testament", sans éviter des chaumailleries entre héritiers au moment de la mort.
La proposition de "mettre du sable dans les rouages", c'est-à-dire de taxer les transactions financières pour y introduire un "coût de réflexion et d'utilité" a la faveur de Dembinski et de Lord Turner, le président de l'autorité de surveillance londonienne.
Toute taxe représente un coût économique. Si on estime qu'elle empêche une action dont l'effet général est défavorable, ce coût se transforme en avantage. C'est le but visé par des taxes écologiques type CO2, qui ne visent pas - en principe - à remplir les caisses de l'Etat mais à modifier des comportements dommageables. Si le "sable dans les rouages" en vient à les gripper complètement, le coût économique peut en revanche devenir très élevé. Le réglage du curseur est donc délicat. Je suis en général sceptique face aux taxes: il y a toujours moyen de les contourner, d'en reporter le coût sur le client, et l'Etat finit souvent par y voir une fin en soi. L'idée d'une taxation des titres dégressive en fonction de la durée de leur détention me paraît plus intéressante. Là aussi, la question est complexe et mérite de plus amples discussions.
Plus de concurrence
Quant à couper en plusieurs morceaux les banques "trop grosses pour faire faillite", je ne vois pas le début d'un bout de volonté politique sur cet enjeu pour l'instant. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas continuer d'y réfléchir, comme le fait le nouveau président désigné de la Banque nationale suisse, Philip Hildebrand. La Suisse a vu à travers les problèmes d'UBS le danger que fait planer un mastodonte bancaire sur une relativement petit économie.
Le but de la réglementation devrait être de maintenir la concurrence dans le secteur, de permettre à de nouveaux venus de s'y développer, ce qui reste la meilleure protection du consommateur.
La gouvernance mondiale en marche
En résumé, il n'y a pas de solution miracle, et il faut commencer par l'admettre. Les politiciens du G20 doivent admettre aussi qu'ils n'ont rien vu de l'explosion des marchés financiers et n'en comprennent pas encore les rouages. Le premier travail reste celui de la transparence, du décryptage, d'une information claire et synthétique. Bref, commencer par réapprendre à lire les compteurs de la locomotive avant d'en tirailler les manettes dans tous les sens.
Le G20 doit continuer de réflécjir intensivement à son rôle et à la façon dont il l'inscrit dans le fonctionnement des autres institutions internationales. Dans une récente interview au Monde, Pascal Lamy, directeur de l'Organisation mondiale du commerce, disait ceci: "Il faut réfléchir aux liens entre le G20, les organisations internationales spécialisées et l'ONU. Le premier a le leadership, les secondes la capacité, la troisième la légitimité. Il faut repositionner ce triangle et accepter les Nations Unies en tant que parlement mondial, dont les travaux seraient préparés par un conseil économique et social sérieusement relooké." La piste est intéressante.