jeudi 30 avril 2009

Première leçon de "nouchi"

Ibrahim, burkinabé, 25 ans de triporteur avant d’accéder au statut de taximan, est mon chauffeur ce matin. Nous cherchons notre chemin dans les embouteillages d’Abidjan, en recourant abondamment aux jeunes qui zonent sur les trottoirs. La plupart ne connaissent pas l’adresse que nous cherchons ou n’en ont qu’une vague idée, mais ils se montrent coopératifs. Sauf un qui tarde à venir vers nous. « Eh quoi, l’engueule celui qui l’interpelle, je te demande quelque chose, et tu fais le nénuphar ? » Ne cherchez pas forcément à comprendre. C’est du « nouchi », le langage de la rue, et on se laisserait facilement arriver en retard pour profiter de quelques cours intensifs.
Ici, le tutoiement est quasi-immédiat et à tous les niveaux. Pas seulement chez Thérèse Haury, une Française d’origine mais ivoirienne d’adoption qui aide une vingtaine de villages, mais aussi chez le directeur d’une grande société que je contacte pour la seconde fois seulement : «Comment tu vas ? Pas de problème, on mange ensemble ce soir. » Bon, et bien euh, parfait !
Bien sûr, il y a aussi les petites arnaques qui attendent le visiteur blanc à son débarquement. Je suis toujours fasciné de découvrir le but d’avance que conserve l’équipe locale, pour qui il est évidemment plus important de gagner quelques euros, que pour les visiteurs de les perdre. En arrivant hier soir, je me méfiais bien sûr du taux de change (le seul guichet officiel « n’avait plus de connexion ») et du prix de la course de taxi. En revanche, je n’avais pas prévu que c’est sur la carte SIM locale de téléphone cellulaire que je me ferais roustir de quelques milliers de francs CFA (à peu près 6 euros). Mais elle fonctionne quand même.
Demain 1er mai, c’est jour férié, et le président Laurent Gbagbo devrait faire une déclaration à propos de la datte des élections. Le Ghana voisin a connu une transition démocratique en janvier. La Côte d’Ivoire attend la sienne, sans trop d’illusions. « Gbagbo sait qu’il risque de perdre, alors il n’est pas pressé », dit Ibrahim. Mon interlocuteur officiel - que nous avons fini par trouver et qui restera anonyme ici, est plus sec : « Les élections ? Je n’y crois pas ! » La situation politique ivoirienne est une drôle de salade de fruits où les ennemis d’hier partagent le pouvoir dans une vraie-fausse normalisation clientéliste. « D’ailleurs ici on ne parle pas de changement, mais d’alternance », observe-t-il. Le « facilitateur » du processus, le président burkinabé Blaise Compaoré, n’a lui-même guère intérêt à ce qu’il aboutisse trop vite : tant que durent les tensions, le petit et pauvre voisin du nord bénéficie d’un effet de levier inespéré et peut entretenir une réputation de « faiseur de paix » largement usurpée.
Vu ce matin trois cartes assez effrayantes de la déforestation survenue entre 2001 et 2008 dans différentes réserves naturelles du pays. Le cacao, c’est aussi ça : un million de petits planteurs sans formation qui « éclaircissent » les forêts n’importe comment, dans un Etat qui a d’autres soucis que de surveiller son patrimoine vert. Au bout du compte, cela donne des sols fragiles qui foutent le camp, une catastrophe écologique annoncée.

mercredi 29 avril 2009

31 degrés à Abidjan, 70% d'humidité...

...mais pas de grippe porcine pour l'instant. En revanche, déjà rencontré plusieurs "masqués" à l'aéroport Charles de Gaulle. Justin-la-Bise, ci-dessous (courtesy FP) n'en faisait pas partie.

Un cadeau pour les 100 jours de Barack Obama


Le républicain Arlen Specter quitte le parti et rejoint les démocrates, dont la majorité au Sénat se renforce, sans compter l'effet psychologique de cette défection, dont les raisons sont expliquées dans cette déclaration, avec un bref commentaire de Brad DeLong.

Départ pour Abidjan

Ce blog prend une tonalité plus africaine et suivra les soubresauts économiques à distance ces trois prochaines semaines. En attendant de trouver la bonne connexion internet, un peu de musique pour patienter... (Tommy Emmanuel était en concert à Zurich ce lundi, thanks Vincent pour le tuyau).

mardi 28 avril 2009

La paille américaine et la poutre européenne

Les premiers résultats du "test de stress" des banques américaines montrent que Bank of America et Citigroup sont insuffisamment capitalisées. Waow, le scoop! Au lieu de se focaliser sur la paille - une grosse paille, d'accord - chez le voisin américain, l'Europe et en particulier l'Allemagne feraient bien de voir la poutre vermoulue dans leur propres banques. A ce sujet, la réflexion de la commissaire européenne à la concurrence Neelie Kroes ce matin dans le FT mérite attention. Elle y relève d'abord le constant déni de réalité parmi tous les directeurs de banques qu'elle a croisés - et elle en a vus beaucoup depuis un an. "Le système actuel, basé sur des affaires trop risquées, a failli, et nous ne pouvons nous permettre de laisser forger la nouvelle structure du système financier par ceux qui l'ont conduit à la ruine", enchaîne-t-elle.
Elle aborde ensuite un point délicat à propos des banques européennes: l'expérience récente a montré que si nombre de ces établissements étaient globaux dans leurs ambitions et leurs affaires, ils sont redevenus brutalement nationaux quand il s'est agi de régler l'ardoise de leurs bêtises. Or tout sauvetage perturbe la concurrence, les opérations non coordonnées amplifiant ce risque. La Commission doit maintenant vérifier l'effet qu'ont eues les premières mesures, poursuit Neelie Kroes, une deuxième phase de restructuration doit s'enclencher, "la clarté sur la forme et la stratégie futures des banques est vitale pour la stabilité et la confiance du marché. (...) Sans plan crédible pour assurer la viabilité à long terme, l'intervention de l'Etat n'est qu'une forme déguisée de subvention, une distorsion de la concurrence et un gaspillage d'argent public."
Sans doute les banques n'aiment-elles pas l'idée de vendre des activités rentables pour éponger les pertes et assurer leur viabilité. Elles préfèrent l'argent du contribuable. Le rôle de la Commission, conclut Neelie Kroes, est précisément de veiller à ce que le second cas de figure soit évité. Le bras de fer est annoncé, voyons comment il tournera.

Un visa, et une hirondelle en Somalie


Yes! Reçu le visa pour le Ghana ce matin, à J-1 du départ pour Abidjan sur les pistes du cacao. L'ambassade du Ghana à Berne, simple bureau au 2è étage d'un immeuble administratif triste, respire le dénuement spartiate dont rêvait le héros de l'indépendance Kwame Nkrumah (en photo, il aurait 100 ans cette année s'il n'était mort en exil à Bucarest, renversé après plusieurs attentats manqués). Moquette bleue élimée, table en bois des années 60, quelques vieux journaux, une bible (?), deux tabourets d'artisanat local dans un coin.
Au guichet, le préposé tire le rideau avec vigueur - shlak! - chaque fois qu'il s'éloigne d'un mètre pour faire une photocopie ou prendre un formulaire. C'est moins cool que chez les Ivoiriens (une ex-maison de maître dans un quartier arborisé), où le portrait de Didier Drogba détrône celui du président. Mais vous ne me ferez pas dire du mal des Ghanéens: le visa journaliste est arrivé après une semaine à peine, ce qui est un très net progrès par rapport aux années de post-indépendance, marquées par la méfiance face aux Occidentaux (on la comprend, ma foi), et la paranoïa du régime d'alors.
Cela ressort notamment du reportage qu'avait réalisé alors Jane Rouch pour la belle collection "L'Atlas des Voyages" aux éditions Rencontre, animées alors par Charles-Henri Favrod. Une cinquantaine de livres dont j'ai hérité de mon père, superbement écrits, illustrés en noir-et-blanc par les plus grands photographes. C'était l'état d'un monde en quête d'humanisme, pétri d'espoirs, où paraissait aussi le célèbre recueil photographique "Family of Man". Quatre décennies de violences et de désillusions ont suivi. Le communisme s'est effondré sur lui-même, le capitalisme se regarde le nombril tandis que l'Afrique s'éternise sur la piste de décollage.
Il est temps de réapprendre à regarder. En page de garde de ses livres, l'Atlas des Voyages avait adopté ce vers de La Fontaine: "J'étais là, telle chose m'advint". Un de mes contacts en Côte d'Ivoire, prénommé Baudelaire, signe ainsi ses courriels: "Life is unfair, life is unjust. But just how unjust depends on what you make of it".
Une hirondelle traverse ce matin le ciel orangé du Financial Times. Le nouveau président de Somalie, cheikh Sharif Sheikh Ahmed, qui ne contrôle qu'une toute petite partie du pays, constate qu'il a manqué jusqu'ici une coïncidence entre la volonté d'agir de la communauté internationale et un embryon d'autorité locale crédible. Ce moment est-il arrivé? Trop tôt pour le dire. Concrètement, le nouveau président, 44 ans, qui vient d'une famille de lettrés soufis, a obtenu à Bruxelles la semaine dernière qu'une conférence de pays donateurs s'engage à hauteur de 213 millions de dollars qui financeront des forces internationales et locales de maintien de la paix. Quand on sait que l'industrie des pirates somaliens rapporte quelque chose comme 150 millions de dollars par an, on se dit que pour cette fois au moins, les sommes engagées dans la construction d'un Etat fonctionnel dépassent celles des forces qui l'aspirent vers le néant.

GM, Chrysler: l'Etat et les syndicats propriétaires

On a beau y être un peu habitué depuis quelques mois, mais la nouvelle frappe quand même. L'Etat américain détiendra la majorité du capital de General Motors. Le syndicat United Auto Workers prendra lui 39% - donc, les neuf dixièmes à eux deux - selon le plan présenté hier par GM pour éviter la faillite. Convertir plus de vingt milliards de dettes en actions est la seule solution qu'a trouvée l'entreprise pour réduire sa montagne d'engagements. Les détenteurs d'obligations sont aussi priés d'en convertir l'équivalent de 27 milliards de dollars en 10% des actions. Si j'ai bien compris le plan, il renouvelle la quasi-intégralité du capital, comme si la valeur de GM était tombée à zéro. Certains détenteurs d'obligations ont déjà dit qu'il s'opposeront au plan et présenteront une alternative. Le plan prévoir aussi la fermeture de 13 usines sur 47 et la réduction du nombre d'employés à 40 000 d'ici à 2011 Ils étaient pas loin de 200 000 en 2000...).
Lundi, Chrysler a aussi annoncé une conversion de sa dette envers les syndicats, qui détiendront ainsi 55% du capital, Fiat prenant 35 autres pour-cent. Comme dit le Wall Street Journal, ces arrangements sont "chargés de complications et de conflits potentiels".
Et ils ne disent pas si GM et Chrysler se mettront à fabriquer des voitures que les clients achèteront.
A noter que ces deux nouvelles annoncent aussi le glas de l'assurance-maladie et des retraites financées par les entreprises, car ce sont elles qui ont largement contribué à plomber les comptes des constructeurs. L'enjeu, derrière les sauvetages immédiats, est l'avenir de ces systèmes à bout de souffle et, partant, le rôle qui prendra l'Etat.

lundi 27 avril 2009

To save UBS, just lick my...

Pôvre Suisse! La voilà qui fait du troc à Washington dans les coulisses du FMI: "Vous renoncez à persécuter les 52 000 clients d'UBS dont le fisc américain exige le nom, et en échange nous ferons tout notre possible pour éviter que le peuple helvétique torpille un nouvel accord bilatéral de double imposition Suisse-Etats-Unis". C'est en substance ce qu'a proposé le ministre des finances Hans-Rudolf Merz au chef du Trésor Tim Geithner. Le gouvernement suisse - qui avait déjà beaucoup donné aux Américains sur le plan fiscal - se fera donc leur obligeant serviteur et propagandiste dans le renouvellement du traité bilatéral. Tout ça pour quoi? Pour servir les intérêts d'UBS dont le nouveau président n'est autre que le prédécesseur de Hans-Rudolf Merz, Kaspar Villiger, radical tout comme lui. Vous y voyez le fonctionnement d'une république bananière? Mais non, c'est que vous n'avez rien compris: il s'agit d'un geste de "fermeté", nous apprennent 24 Heures et la Tribune de Genève. Encore quelques gestes comme cela, et tous les Suisses seront bientôt des auxiliaires du fisc américain.

Désir de catastrophe


Bien aimé le commentaire du correspondant à Mexico Patrice Gouy à propos de l'épidémie de grippe porcine. Il relève le décalage entre le calme des Mexicains face à l'alerte (une parmi d'autres pour eux) et la "dramatisation incroyable" qu'en font les médias occidentaux. Peut-être étaient-ils privés d'actualité plus croustillante ce week-end, mais cette explication ne suffit pas. Patrice Gouy souligne aussi le "désir de catastrophe du premier monde, qui n'existe pas ici". Je partage son avis. Le "premier monde", comme il dit, hypersécurisé et sur-assuré s'offre, par compensation, des effrois d'autant plus efficaces qu'ils sont liés à la santé, globaux et non arrêtables par les barrières de sécurité traditionnelles. Je ne dis pas qu'il faut prendre ces épidémies à la légère. L'OMS fait son boulot en lançant des avertissements, transmettons calmement les précautions à prendre, et basta. C'est quoi, ces peurs millénaristes de tomber comme des mouches face à des ennemis invisibles?
A écouter aussi: "Grouik Grouik Caramba!"

samedi 25 avril 2009

Un après-midi avec la "Belle Chocolatière", l'anti-friponne


A J-4 du départ pour Abidjan et le projet cacao, passé l'après-midi au Château de Penthes à Genève (parc sublime, à 10 minutes du centre-ville!). Les amis de Penthes avaient organisé une dégustation des créations de Gilles Desplanches et Sarah Pichard (mon préféré: fourré framboise avec touche de poivre; le gingembre n'est pas mal non plus) et plusieurs conférences. J'ai rencontré Jean-Daniel Hisrschi, lointain parent de Christian Hirschi, un émigré originaire de l'Emmental bernois dont le petit-fils créa les chocolats Hershey, véritable monument national aux Etats-Unis.
Le piquant de l'histoire, c'est la raison pour laquelle Christian Hirschi a quitté la Suisse: il fuyait la conscription militaire. Cette anecdote était d'autant plus savoureuse à déguster qu'elle était racontée dans une maison de maître remplie de costumes, sabres et autres médailles ayant appartenu à des soldats suisses au service de l'étranger! Non-violent, Christian Hirschi a fait plus pour le rayonnement de la Suisse en s'exilant aux Etats-Unis que s'il avait vendu ses services à quelque roitelet européen.
Alain Bougard de Saval, historien du chocolat, a décortiqué ce paradoxe: comment la Suisse pauvre du 10è siècle, rétive au plaisir et certainement pas tropicale a-t-elle pu devenir le pays dont le nom est immédiatement associé au chocolat? Elle a profité des réfugiés protestants et de leurs possessions sur les "îles du sucre", des voyageurs tessinois du Val Blenio qui ont appris les techniques chocolatières en Italie et les ont diffusées jusqu'à Saint-Petersbourg, ainsi que de l'émergence d'une bouregoisie horlogère et dentellière qui s'est révélée pas si calviniste que ça. Sans compter ce fameux coup de hasard: Daniel Peter inventant le chocolat au lait en 1875-79 grâce à son voisin veveysan Henri Nestlé.
Ce que j'ai préféré cet après-midi, c'est encore la subtile analyse qu'a faite Jean-Marie Marquis, ancien conservateur du Musée de Carouge, du célèbre tableau qui est reproduit en tête de ce message: la Belle Chocolatière. Il s'agit d'un grand pastel réalisé en 1744 par le Suisse Liotard, maître des portraits de cour, racheté l'an suivant à Venise par le conte Algorotti pour le roi de Pologne, qui se trouvait à Dresde - où se trouve aujourd'hui le tableau. Le nom de "chocolatière" est d'ailleurs une extrapolation audacieuse, puisqu'il désigne le récipient où l'on préparait le chocolat liquide pour les gens dits de qualité. La femme que l'on voit est donc une servante, plutôt bien mise, dont le port de tête, le regard baissé, le pied légèrement avancé disent l'attente et la concentration. Elle baigne dans une lumière ouatée, presque religieuse. Etait-ce celle de Marie-Thérèse d'Autriche, dont on connaît l'amour pour le chocolat, en particulier dans une recette au jasmin? Celle de Liotard lui-même? On ne sait. Toujours est-il que ce portrait, qui ne pouvait être de commande vu son sujet, a alimenté bien des fantasmes. Aragon, en 1956, lui trouve l'aura d'une "extraordinaire vedette de cinéma". Ferdinand Bac, en 1934, se dit persuadé qu'à voir l'attitude de cette femme, on la sent reculer devant d'éventuelles avances du peintre. "Toutes les filles n'étaient pas friponnes, voilà la morale que vous montrez", écrit-il.

Et maintenant, un test de stress pour les banques allemandes?

Week-end agité à Francfort et Berlin. La Süddeutsche Zeitung publie un document interne de l'autorité de surveillance des banques, le Bafin, selon lequel les établissements financiers allemands seraient exposés pour 816 milliards d'euros à des actifs toxiques. Dans sa récente analyse, le FMI - qui chiffre désormais le montant global des amortissements à 4100 milliards de dollars - soulignait que les banques européennes ont moins amorti que les américaines depuis le début de la crise. On savait les autrichiennes très exposées dans les pays de l'Est. Mais l'estimation du Bafin surprend tout de même par son ampleur. Des banques régionales et la Commerzbank (101 milliards à elle seule) seraient particulièrement visées, selon la Süddeutsche Zeitung. Le Bafin a porté plainte pour violation du secret de fonction. Les responsables allemands, qui se trouvent à Washington pour la réunion du FMI justement, affirment soit qu'ils n'ont pas connaissance d'une telle liste, soit qu'il ne faut pas en surinterpréter les chiffres.

Test de stress des banques américaines (suite)

Pas mal de gens s'interrogent sur la valeur du "test de stress" que le gouvernement américain fait passer aux principales banques du pays et sur la façon dont il gérera les résultats. Le Wall Street Journal publie la liste des 19 établissements concernés, avec un lien sur la méthodologie appliquée par la Réserve fédérale. A la lecture rapide des 21 pages, je reste gêné par le fait que l'essentiel de l'exercice se base sur les projections et estimations des banques elles-mêmes, même si les agences gouvernementales disent avoir aussi utilisé des "benchmarks" indépendants.
Un autre commentaire sur le test de stress et les critères de la Fed ici.

Avidité, exubérance et contre-pouvoir

Karl Kraus, satiriste et pamphlétaire autrichien d'avant-guerre, racontait la plaisanterie suivante: un étudiant dit à son professeur son désir étudier l'éthique économique. "Décidez-vous jeune homme, lui répond le prof, c'est l'une ou l'autre!"
Peter Ulrich, qui prend sa retraite après avoir enseigné pendant plus de vingt ans l'éthique à la Haute Ecole de Saint-Gall, cite cette anecdote dans l'interview qu'il donne au Tages Anzeiger. Alors que plein de prophètes auto-promus se vantent aujourd'hui d'avoir senti les prémisses de la crise il y a deux ou trois ans, lui s'intéresse depuis toujours à la tentation de l'avidité et du court terme, et aux forces contraires que l'esprit humain peut développer pour les atténuer. Même s'il se décrit comme un "optimiste méthodique", il avoue aussi être un peu "désillusionné" sur la disposition de l'économie privée à se réorienter selon des principes éthiques. La crise a certes eu un énorme effet sensibilisateur, car "la plupart des hommes ont besoin d'expériences douloureuses pour commencer un processus d'apprentissage", mais Peter Ulrich est "de plus en plus convaincu qu'il faut d'autres acteurs pour exercer une pression sur l'économie privée". En particulier la politique, qui doit veiller à ce que les tricheurs n'abusent pas de la situation.
L'optimiste en Peter Ulrich croit quand même que "de nouveaux standards pour la direction d'entreprise sont en train de se développer. On commence à réaliser que le management ne peut pas servir de façon unidimensionnelle un seul groupe de personnes, à savoir les actionnaires." En même temps, il observe, dans sa propre université, que les enseignants tendent depuis quelques années à rétrécir leur vision sur un public-cible plus étroit. Si les professeurs humanistes se font rares, si des gens comme Peter Ulrich prennent leur retraite avec deux ans d'avance parce que dans une Suisse "où règne plus qu'ailleurs l'esprit mercantile", il faut énormément de force pour ne pas céder par opportunisme, peut-on vraiment croire en une Divine Révélation à la tête des entreprises?
Une autre interview lui fait écho ce samedi matin - celle du cinéaste Jean-Stéphane Bron, dans Le Temps. Il a réalisé en 2003 un documentaire remarquable et remarqué sur le débat politique suisse autour du génie génétique. Il y a deux ans, Bron a eu le projet de s'intéresser à la finance, en particulier les traders, et il a vite réalisé la difficulté, sinon l'impossibilité de faire des images. L'argent mène peut-être le monde, mais il se cache du monde, cela fait peut-être partie de la magie qu'il entretient autour de son pouvoir.
Jean-Stéphane Bron a fini par eencontrer quelques traders aux Etats-Unis, en marge d'un tournoi de boxe caritatif organisé par des banques de Wall Street; il les filme dans cette séquence. Il dit avoir été frappé par leur bagage intellectuel "assez faible" (Jordan Belfort va être vexé...), leur "foi religieuse" dans les mantras financiers, leur côté "autocentré". A New York, il observe que "la frénésie de tout recommencer comme avant se manifeste déjà". C'est aussi ce que l'on observe dans les déclarations des banques et leur "body language" depuis quelque temps. "Ceci parce qu'il n'y a pas eu de sanction", ajoute Bron. En cela, il rejoint la conclusion de Peter Ulrich: il ne faut pas compter sur une prise de conscience, un changement d'attitude de l'intérieur. Seul un contre-pouvoir fort évitera que les machines folles à "faire de l'argent" ne s'emballent à nouveau dans un ou deux ans. Pour l'instant, ce pouvoir tâtonne et se cherche, essayant déjà de comprendre ce qui s'est passé, de ne pas précipiter la dépression, d'éviter les mesures contre-productives. C'est une attitude prudente, mais qui comporte le danger que la volonté d'agir s'émousse quand l'expérience de la douleur se sera atténuée.
Sur ces questions, deux livres anglophones récents méritent l'attention. Le premier s'intitule "Animal Spirits: How Human Psychology Drives the Economy, and Why It Matters for Global Capitalism", il est écrit par George A. Akerlof and Robert J. Shiller (l'auteur de "Irrational Exuberance"). Extrait du chapitre 11: "Financial markets require regulation. And sometimes, when these regulations fail, because of all the feedbacks between financial markets and the real economy, there is also room for thoughtful, careful policies of financial insurance. Rededication to protecting the financial consumer must be one of our highest economic priorities."
Le second livre s'intitule "The Myth of The Rational Market", par Justin Fox.

jeudi 23 avril 2009

Vache de ressemblance


Plus de 300 scientifiques de 25 pays ont séquencé en six ans le génome de la vache. Le projet a été mené sur une vache de race anglaise Hereford, dénommée «L1 Dominette». Les universités de Genève et Lausanne, ainsi que l'Institut Suisse de Bioinformatique ont pris part aux travaux, dont les résultats sont publiés dans la revue «Science». Le génome de la vache, paraît-il, présente pas mal de similitudes avec celui de l'homme. Les recherches ont notamment mis en évidence des "réarrangements chromosomiques" dans les processus de digestion "qui pourraient expliquer l'extraordinaire capacité des bovins à transformer l'herbe et le foin, peu nourrissants, en une viande et un lait de haute valeur nutritive".
Un processus que les banques connaissaient bien aussi, puisqu'elles broutaient des hypothèques peu nourrissantes et les transformaient en produits dérivés à haute valeur nutritive - pour ceux qui les pré-digéraient en tout cas. Mais comme savent les paysans, les vaches dont on tire trop de lait finissent prématurément à l'abattoir, et ne font même pas une bonne viande de boucherie.

Le poker de Super-Sergio


Laissons cela à Sergio Marchionne: c'est un bon joueur de poker. Dans les années 90, sauf erreur, Chrysler avait investi dans Fiat et pensait, pourquoi pas, l'avaler complètement à terme. Quand il a repris la direction du groupe italien, Sergio a réussi à reprendre ses billes dans d'excellentes conditions - pour Fiat. Depuis, Chrysler s'est mis à rouler sur les jantes, et c'est Marchionne qui lui tourne autour, mais sans se décider vraiment. Il attend sans doute que la valeur baisse encore; la faillite di constructeur américain serait agendée pour la semaine
prochaine, selon cet article, et Fiat n'aurait qu'à se baisser pour ramasser les restes. Et voilà qu'on apprend ce jeudi que Fiat serait aussi intéressé à reprendre General Motors Europe, à vendre pour pas grand chose il est vrai. Alors, Chrysler, GM? Super-Sergio maintient les deux fers au chaud, sourit qu'il "n'a rien à dire". N'oublions pas qu'il est aussi allié avec l'indien Tata.
Cela dit, a-t-il révolutionné Fiat autant qu'il aime le dire lui-même? La nouvelle 500 un peu boursouflée n'est pas forcément une référence...

A J-6 de la Côte d'Ivoire, un éditorial multicolore et les dernières nouvelles de Simone Gbagbo


...Préparant mon voyage cacao en Afrique, j'avoue avoir déjà la tête un peu là-bas. Un des paradoxes fascinants pour le journaliste intéressé par la Côte d'Ivoire, c'est la coexistence d'un pouvoir qui rechigne visiblement à affronter les urnes (Laurent Gbagbo organisera-t-il vraiment des élections en 2009? On peut en douter) et ne s'émeut guère face à l'élimination physique de ceux qui s'intéressent de trop près à la corruption, et d'une presse d'opinion qui n'a pas la langue dans sa poche. Un exemple parmi d'autres, cet éditorial d'Eddy Pehe dans Le Repère, qui illustre aussi la montée en puissance chinoise en Afrique:
"M. Laurent Gbagbo était à`Gagnoa, chez lui, pour la pose de la première pierre du futur Centre Hospitalier Universitaire (CHU) offert par les Chinois à la ville, voire à la région. Laurent Gbagbo était donc fier de cet autre geste de "magnanimité" de nos amis les Chinois. Devant les siens, le Chef de l'Etat a rappelé qu'il préfère coopérer avec ceux qui ne cherchent pas à humilier notre chère Côte d'Ivoire. Il était ainsi fier de "dealer" avec les Chinois parce qu'ils ne lui "demandent pas combien de prisonniers il a chez lui". Les Chinois ont construit l'hôtel des Députés de Yamoussoukro sans s'inquiéter de la bonne gouvernance, encore moins des Droits de l'homme. Les voilà qui vont construire le CHU de Gagnoa sans se préoccuper de ce que la Côte d'Ivoire soit un Etat de droit ou non. Donc il ne se sent pas humilié. Pourquoi le serait-il d'ailleurs, puisque nos amis les Chinois nous foutent ainsi la paix. Au contraire des colons occidentaux, escrocs et empêcheurs de refonder en rond, qui passent leur temps à nous enquiquiner.
(...)"Pour avoir rejeté et humilié la communauté internationale, dans la gestion de la sortie de crise ivoirienne, pour avoir foulé aux pieds les règles élémentaires de la démocratie et de la bonne gouvernance, pour regarder tous les crimes sans jugement commis sous son règne prolongé de 4 ans, au-delà de son mandat constitutionnel, Gbagbo mesure aujourd'hui l'isolement dont il est l'objet et ne peut que se réfugier dans ce genre de cercle en marge des normes démocratiques et cette situation commence à lui peser ! En 9 ans de pouvoir poussif, pas une seule visite officielle d'un président d'une grande démocratie dans ce pays naguère passage obligé de ceux qui comptent au sommet du monde. Lui-même n'a jamais été un invité officiel d'une grande ou moyenne démocratie en Afrique, encore moins en Europe ou dans le reste du monde. Ce qui en dit long sur l'estime et la considération qui lui sont portées dans le monde. C'est en effet humiliant pour le choix des Ivoiriens. Alors, pourquoi ne pas composer avec ceux qui ne nous humilient pas ? Cela nous permet de nous donner des illusions d'un peu de rire… jaune. Pour ne pas broyer du noir, au moment où les bleus autour de nous relèvent la tête. De quoi être tout rouge de honte ou de colère."

Et tant qu'on est en Côte d'Ivoire, restons-y pour signaler que c'est ce jeudi que la femme du président, Simone Gbagbo (photo), est entendue à Abidjan par les juges français enquêtant sur la disparition du journaliste Guy-André Kieffer, enlevé sur un parking il y a cinq ans et probablement assassiné. "Les auditions de Mme Gbagbo et (du ministre d'Etat ivoirien chargé du Plan) Paul-Antoine Bohoun Bouabré auront lieu à la Cour suprême" ivoirienne, a précisé Georges Kiejman, l'un des deux avocats français de la Première dame. C'est une concession de Simone Gbagbo, qui exigeait initialement d'être entendue "chez elle". Le beau-frère de Mme Gbagbo, Michel Legré, est inculpé dans ce dossier d'"enlèvement et séquestration en bande organisée" avec Jean-Tony Oulaï, soupçonné d'avoir dirigé le commando auteur de l'enlèvement.

mercredi 22 avril 2009

Un suicide chez Freddie Mac


Il se nommait David Kellermann, il était responsable des finances de Freddie Mac, une des deux grandes agences para-gouvernementales américaines d'encouragement à la propriété, et on l'a retrouvé mort à son domicile ce mercredi (article du WSJ). Au fait, qu'en est-il des banquiers se jetant par les fenêtres après la Grande Dépression? Il s'agit largement d'un mythe, selon la petite recherche historique que j'avais effectuée en octobre dernier sur le sujet.

Le péché suprême de Jordan Belfort


Lu dans Le Monde, cette interview de Jordan Belfort (la tête à claques en photo ci-contre). Ce trader "repenti" a écrit un livre, "Le loup de Wall Street", qui va être adapté au cinéma par Martin Scorsese. Extraits:
"J'avais 23 ans quand je suis arrivé à Wall Street, et je n'avais pas dans l'idée de frauder. J'ai même été choqué par ce que j'ai découvert. (...)Quand je suis entré chez L.F. Rothschild, j'ai découvert un monde délirant où les traders étaient les maîtres de l'univers et la consommation de cocaïne une pratique courante. Le seul objectif était de faire de l'argent. (...) J'ai transgressé les règles, j'ai manipulé des cours de Bourse et je l'ai fait à grande échelle. J'ai utilisé les possibilités de dissimulation offertes par les paradis fiscaux et j'ai placé de l'argent en Suisse."...
...Le péché qui tue! Celui qui crédibilise tous les autres!
Que penser de cette enième dénonciation de Wall Street, qui rapportera quelques royalties à son auteur, en plus des millions de dollars encaissés dans son activité précédente? Elle aura le même effet que les ouvrages précédents, ainsi que le relevait Michael Lewis, autre trader qui a vécu et critiqué le système de l'intérieur (intelligemment, lui): elle fascinera une nouvelle génération de golden boys qui inonderont l'auteur de leurs courriels pour qu'il leur file des tuyaux.
Au fait, cher Jordan, si la mauvaise conscience vous tenaille, avez-vous retiré votre argent de Suisse pour l'offrir à Médecins sans Frontières, aux Traders Nécessiteux ou à une autre bonne oeuvre?
Quant au Monde, très orienté morale ce mercredi, il pose encore cette question fascinante: Les banquiers ont-ils droit à la rédemption ?

mardi 21 avril 2009

Nationaliser les banques vaut mieux que des demi-mesures actuelles, estime le FMI

La nouvelle du jour, c'est bien sûr la publication du Rapport sur la stabilité financière du FMI, et le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas d'une lecture joyeuse. Que ce soit dans sa version courte ou intégrale, il dit en substance que la crise du crédit s'est aggravée depuis octobre dernier et que d'autres mesures importantes et impopulaires seront nécessaires pour assainir le secteur financier. Les principaux points en bref:
- Les amortissements totaux des institutions financières (deux tiers sont des banques, les autres des assurances, caisses de pension, hedge funds, etc.) sont désormais estimés à 4100 milliards de dollars d'ici à fin 2010, dont 2700 milliards pour les banques américaines (le double de l'estimation d'octobre 2008) et le reste pour les banques japonaises et européennes. Pour mémoire, Ben Bernanke parlait de moins de 100 millions de dollars au début de cette crise, il y a deux ans - des années-lumière, semble-t-il. Relevons que les banques américaines ont déjà amorti la moitié des actifs compromis, les banques européennes un cinquième seulement. Le plus malade des deux n'est pas forcément celui qu'on croit.
- La crise sera "profonde et longue", notamment parce que l'inversion de l'effet de levier insensé que s'était donné le secteur financier est une manoeuvre aussi délicate que de faire tourner un porte-avions lancé à pleine vitesse. A ce sujet, il vaut la peine de regarder quelques schémas du rapport intégral, dont celui des pages 26 à 28. "L’expérience des crises passées montre qu’il faut plusieurs années pour remettre le système bancaire d’aplomb et revenir à un fonctionnement normal, et que les récessions tendent à être plus profondes et plus longues lorsqu’elles vont de pair avec une crise financière", écrit le FMI.
- La crise touchera particulièrement les pays émergents, exposés à des retraits nets de fonds ces deux prochaines années, alors que le FMI estime leurs besoins de refinancement à 1800 milliards de dollars en 2009.
- Si d'autres mesures énergiques sont indispensables, le transfert de risques financiers du secteur privé au secteur public "soulève des problèmes", souligne le FMI, parmi lesquels l'alourdissement du fardeau de la dette, la méfiance croissante des marchés envers les obligations d'Etat et l'apparition du nationalisme dans les critères de prêts.
En termes diplomatiques mais assez clairs, le FMI pense que la nationalisation des banques ne doit pas être exclue. Des projections de besoins en capitaux faites par l'institution, il ressort que que "des injections de capital s’imposent non seulement pour compenser les pertes, mais aussi pour répondre aux exigences grandissantes des marchés du point de vue des ratios de fonds propres et des leviers financiers, vu l’incertitude qui pèse sur la valorisation des actifs et la qualité des fonds propres".
Ici se situe le passage-clé du rapport: "La restructuration peut exiger une prise de contrôle provisoire par l’État. L’impossibilité actuelle de mobiliser des fonds privés montre que la crise s’est aggravée au point d’exiger de l’État des mesures plus énergiques, quitte à injecter des capitaux sous la forme d’actions ordinaires, même si cela suppose une participation majoritaire au capital, voire un contrôle de l’institution. Une prise de contrôle temporaire par l’État peut donc être nécessaire, mais uniquement dans le but de restructurer l’institution, de sorte qu’elle puisse regagner le secteur privé dès que possible."
Les injections de fonds publics pratiquées jusqu'ici ont la plupart du temps "pris la forme d’actions préférentielles qui entraînent un coût élevé risquant de limiter la capacité des banques à mobiliser d’autres types de capitaux privés. On pourrait envisager de convertir ces actions en actions ordinaires afin de réduire cette charge".
Les incertitudes quant aux politiques futures "ont également un effet dissuasif sur les capitaux privés". Pour les contrer, il est nécessaire "de transmettre des messages clairs. Dans une crise bancaire systémique, accorder un traitement préférentiel aux nouveaux obligataires aux dépens des anciens détenteurs risque d’avoir un effet déstabilisateur car nombreux de ces détenteurs sont des institutions financières, elles-mêmes en difficulté. Les autorités doivent être pleinement conscientes des conditions légales dans lesquelles leurs interventions pourraient être considérées comme une «opération de crédit» pouvant déclencher des livraisons de produits dérivés, de manière à éviter d’amplifier les effets systémiques sur d’autres marchés ou d’autres institutions."
Entre les lignes, le message du FMI est clair: mieux vaut trancher dans le vif que des demi-mesures qui prolongent l'incertitude, comme celles qu'ont prises le gouvernement américain et plusieurs pays européens jusqu'ici.
Le secrétaire d'Etat au Trésor Tim Geithner a d'ailleurs admis aujourd'hui que les résultats des actions entreprises jusqu'ici en faveur des banques sont "mitigés". Mais il a aussi dit que la "grande majorité des banques ont plus de capital que nécessaire pour être considérées comme bien capitalisées par le régulateur", selon cette dépêche Bloomberg.
Evidemment, il se peut que le FMI se trompe par excès de pessimisme, comme il se trompait par excès d'optimisme il y a trois ans, comme le relève malicieusement The Economist...
Parmi les pessimistes, Eric Dor de l'Ecole de management de l'Université catholique de Lille (Iéseg) a publié aujourd'hui son propre rapport sur la situation des banques. C'est moins prestigieux peut-être que le FMI, mais intéressant quand même. Extrait de l'introduction:
"Si la conjoncture mondiale continue à se dégrader, et d’après nos nouvelles estimations, les pertes totales des banques depuis le début de la crise pourraient s’élever à 4508 milliards de dollars sur des actifs originaires des Etats-Unis, et 898 milliards de dollars sur des actifs originaires d’autres parties du monde." Donc. près de 5500 milliards au total.
Pourquoi plusieurs banques américaines ont-elles annoncé de bons résultats ces derniers jours? Cela relève de l'"augmentation normale de leurs bénéfices opérationnels dans un contexte de financement à bon marché apporté par la Federal Reserve et les pouvoirs publics, une marge d’intermédiation exceptionnellement élevée, une concurrence amoindrie par la restructuration du secteur, et des commissions importantes permises par la reprise du marché des émissions obligataires d’entreprises, répond Eric Dor. Ces résultats bénéficient également de l’assouplissement des normes sur les dépréciations d’actifs et du recours à des artifices comptables, répond Toutefois, les vrais dangers auxquels les banques restent confrontées subsistent et sont liés aux dépréciations de titres et prêts qu’il faut encore comptabiliser."

Amitiés à Paul Giblin


Je ne connaissais pas le nom de ce confrère jusqu'à ce matin. Je découvre Paul Giblin parmi les lauréats du Prix Pulitzer attribués la nuit dernière, dans la catégorie "local reporting". Paul travaille à l'East Valley Tribune (Arizona). Ou plutôt travaillait: il fait partie de ces nombreux journalistes licenciés pour raisons économiques. Il a pris congé sobrement de ses lecteurs sur son blog. J'espère que le prix lui permettra de rebondir.

lundi 20 avril 2009

A marin, marin et demi


Larry Ellison (Oracle) rachète Sun pour 7,4 milliards de dollars. Ernesto Bertarelli a vendu son entreprise Serono et ne siège plus au Conseil d'administration d'UBS. Quiz: qui gagnera la prochaine America's Cup (au tribunal ou sur l'eau)?

Petit coup de pub nature

Sans rapport aucun avec les soubresauts de l'économie, si ce n'est qu'il est bon de se changer parfois les idées, par exemple en cheminant tôt matin dans un bois ou un champ environnant. C'est ce que fait Laurent Willenegger sur son blog de l'excellent journal La Salamandre. Quelques impressions fugaces, et de très beaux dessins. J'ai chosi celui de ce pic noir, oiseau-frappeur qui fait la couverture du dernier Salamandre.

UBS: 23 + 23 = 46 milliards sortis?


Alain Robert, qui venait d'être nommé directeur d'UBS pour la Suisse, vantait il y a dix-huit mois le brillant André Esteves (celui qui sourit ci-contre). Une étoile filante, un jeune(39 ans) prometteur, un de ces greffons qui achevaient de transformer la banque de la Paradeplatz en "global player".
L'étoile André Esteves n'a pas illuminé le ciel UBS longtemps. Après lui avoir vendu sa boutique brésilienne de gestion de fortune Pactual pour 2,5 milliards de dollars en mai 2006, elle a filé deux ans plus tard. Cet informaticien de formation, réputé pour ses décisions rapides, s'ennuyait apparemment à Londres où la banque l'avait installé pour diriger (ou sauver du désastre?) sa division "fixed income". Il rêvait d'un rôle plus actif. Selon le magazine économique Exame, il aurait voulu acquérir 10% du capital UBS avec un groupe d'investisseurs, mais la proposition aurait été déclinée en Suisse. Samba et youtze ne font pas forcément bon ménage, n'en déplaise à Alain Robert.
Aujourd'hui, Esteves redevenu indépendant à la tête de sa société BTG (Banking and Trading Group, en toute simplicité), prend sa revanche. Il rachète son "bébé" Pactual à UBS... pour 2,5 milliards de dollars: le prix auquel il l'avait vendu - moins en fait, compte tenu de l'évolution du change dollar/franc sur trois ans. UBS se console en se disant que cette unité a été une des rares à gagner de l'argent en 2008, même si elle fut aussi une bête à soucis à cause de tiraillements internes. Autre consolation mentionnée dans le communiqué de la banque: suite à cette vente, le ratio Tier 1 de fonds propres (une mesure de la solidité du bilan de la banque) se renforce de 60 points de base.
En revanche, le bref communiqué est muet sur ce que deviennent les fonds de clients privés gérés par Pactual. Au moment de l'achat, ils étaient estimés à 23 milliards de francs. En principe, ils devraient sortir du portefeuille UBS. Coïncidence: 23 milliards, c'est aussi le montant de sorties de fonds par la clientèle annoncé pour le premier trimestre la semaine dernière. L'hémorragie commence à être sérieuse dans le coeur de métier de la banque suisse.

dimanche 19 avril 2009

L'écart souhaitable des salaires selon Santa Klaus


Le fondateur du Forum de Davos Klaus Schwab, qui a eu 70 ans l'an dernier, est un personnage complexe. Les "global leaders" qu'il réunit chaque année à fin janvier dans les Grisons (au prix fort) comprennent notamment les CEO's dont les salaires et l'arrogance provoquent aujourd'hui un frisson de dégoût planétaire - je me souviens d'y avoir croisé John Thain quand il n'était pas encore patron de Merrill Lynch, mais déjà cireux, botoxé et hautain. Schwab se meut au milieu de ces gens comme un papillon sur une prairie fleurie. En même temps, avec l'âge, il devient de plus en plus soucieux de valeurs, d'éthique et d'humanitaire - au point d'agacer une partie de son public-cible et d'apparaître comme un boy-scout pataud (on se souvient d'une collecte mondaine de fonds lamentablement ratée avec Sharon Stone en 2005).
Ce dimanche, Klaus Schwab fait fort en déclarant à l'hebdomadaire suisse Sonntag qu'à ses yeux, l'écart entre le plus haut et le plus bas salaire dans une entreprise ne devrait pas excéder 20 contre 1, principe qu'il applique au World Economic Forum, ajoute-t-il. En 2007, un débat sur cette question avait eu lieu au WEF - mais pas dans le Palais des congrès de Davos: bien à l'écart, dans la salle d'école réservée à l'"Open Forum". Inutile de dire que ni Klaus Schwab, ni aucun patron (ils avaient pourtant été invités) n'y participait. Seul Thomas Minder, pittoresque et activiste chef d'une PME de cosmétiques suisse, était venu défendre son initiative populaire "contre les rémunérations abusives", sur laquelle le peuple suisse votera d'ailleurs. Il y avait aussi sur le podium Peter Ulrich, directeur de l'institut pour l'éthique du travail de l'Université de Saint-Gall. Il estimait que l'écart des salaires ne devrait pas excéder 40 contre 1, une proportion qui a été souvent évoquée y compris, sauf erreur de ma part, par un grand patron américain au début du 20ème siècle (quelqu'un se souvient-il?). Aujourd'hui, Klaus Schwab va plus loin. Mais pourquoi diable n'a-t-il pas amené le sujet sur le grande scène de Davos quand il était encore temps de corriger les excès?
Des avis sur les écarts souhaitables, sur l'utilité ou l'inanité d'un tel principe?

"Les Veines Ouvertes de l'Amérique" devient un best-seller grâce à Chavez et Obama


Eduardo Galeano (photo) est un journaliste de gauche uruguayen dont le livre "Les Veines Ouvertes de l'Amérique latine: Cinq siècles du pillage d'un continent" prit "quatre ans de recherches et 90 nuits d'écriture" à son auteur, selon ses propres mots. Publié en 1971, il fut un des rares effets personnels qu'emporta dans l'urgence l'écrivain Isabel Allende (de la famille de Salvador Allende)lors du putsch militaire chilien deux ans plus tard.
Depuis, Eduardo Galeano a continué d'écrire, notamment cet article dans le Monde diplomatique, a assité à moult forums sociaux, dont ceux de Porto Alegre. Il est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine dont les travaux ont commencé le 4 mars 2009. Mais "Les Veines Ouvertes" était peu à peu tombé dans l'oubli. Il pointait à la 54'295ème position des ventes sur Amazon. Jusqu'à hier. Car dans l'amorce de réconciliation entre le Venezuela et les Etats-Unis qui a marqué le Sommet des Amériques à la Trinité, Hugo Chavez a offert à Barack Obama un exemplaire en espagnol de l'ouvrage de Galeano. Peu de temps après que le fait a été rendu public, les ventes du livre ont bondi au 20è rang sur Amazon, relève la chaîne ABC.
Tant mieux pour Galeano, et tant mieux si les relations entre le Nord et le Sud du continent américain se décrispent. C'est la force d'Obama. Il trouve les mots et les attitudes justes, cela était frappant après la libération du capitaine américain retenu par des pirates somaliens: pas de triomphalisme ou de menaces, mais des propos nuancés sur les risques que fait courir à la région l'insigne pauvreté de la Somalie.
D'ores et déjà, on entend aux Etats-Unis des voix dénonçant le piège traditionnel dans lequel serait en train de tomber Barack Obama: il se laisserait de plus en plus distraire par la politique étrangère, où il goûte sa popularité, au détriment des priorités économiques intérieures où il agirait en dilettante.
Ces critiques me paraissent peu pertinentes. S'agissant des banques, oui, on souhaiterait plus de clarté et de détermination dans les lignes directrices de l'intervention gouvernementale, puisque celle-ci semble indispensable pour consolider et replâtrer le système. S'agissant des plans de relance, j'ai toujours été plutôt sceptique sur leurs effets (sauf dans un pays autoritaire et en plein équipement d'infrastructures comme la Chine).
En revanche, parlez aux jeunes: la plupart admirent Obama comme la génération des années 60 prenait Kennedy en modèle. Dans un petit café à l'intérieur des terres de Majorque l'autre jour, j'ai pu apprécier l'immense popularité du nouveau président. Il est trop tôt pour dire si elle résistera à l'usure du temps et aux aléas de la politique internationale, mais on ne saurait sous-estimer son impact, y compris sur le plan économique. Un président qui permet aux gens de croire en eux-mêmes vaut plus qu'un plan de relance à 1000 milliards de dollars.

samedi 18 avril 2009

Récession américaine, un bon tableau de la situation actuelle, comparée au passé

Publié dans le chapitre 3 du dernier "World Economic Outlook" du Fonds Monétaire International (texte complet ici).

vendredi 17 avril 2009

Comment l'oligarchie bancaire a imposé ses hommes et sa culture: un essai de Simon Johnson

«La concentration du pouvoir économique et du pouvoir politique dans les mêmes mains est une recette assurée pour la tyrannie», disait Milton Friedman.

Habituellement, je n’aime pas trop les théories du complot dont les auteurs sélectionnent soigneusement les briques qui arrangent leur construction. Toutefois, l’essai du professeur au MIT Simon Johnson, ancien chef économiste du Fonds Monétaire International, « The Quiet Coup » est d’une autre qualité. Sa thèse, en une phrase, est que la main-mise des milieux financiers américains sur la politique gouvernementale présente de frappantes similitudes avec ce qu’il a pu observer dans des pays émergents comme la Russie. Le texte en anglais, assez long, m’a paru assez intéressant pour que j’en traduise l’essentiel et le publie sur ce blog, en invité.

Titre original :
The Quiet Coup

« Une chose que vous apprenez vite en travaillant au FMI est que personne n’est heureux de vous voir arriver. Vos « clients » typiques s’adressent à vous une fois que le capital privé les a abandonnés, que les partenaires commerciaux régionaux ont renoncé à vous lancer une bouée, et après que les dernières tentatives auprès de la Chine ou de l’Union européenne ont échoué. Ces clients ne figurent plus sur le carnet de bal de quiconque.
Le désamour qu’inspire le FMI vient de ce qu’il dit des choses que personne ne veut entendre. Je le sais pour avoir travaillé en Europe de l’Est après 1989, en Amérique latine et en Asie pendant les crises des années 90 et début 2000. Certes, chaque crise est différente. Pourtant, vues à travers les lunettes du FMI, elles présentent de déprimantes similitudes. Chaque pays a besoin d’un prêt, chacun doit consentir de gros changements pour que le prêt serve à quelque chose - apprendre à ne plus vivre au-dessus de ses moyens, augmenter ses exportations et freiner ses importations sans tomber dans la pire des récessions. Et à chaque fois l’obstacle majeur que rencontrent les officiels du FMI est la situation politique du pays concerné.
Généralement, ces pays se trouvent dans une situation désespérée parce que les élites économiques ont trop tiré sur la corde quand les choses allaient bien. Les gouvernements des nations émergentes et leurs alliés du secteur privé forment une oligarchie soudée dirigeant le pays comme une société dont ils visent à tirer le maximum de profits. Quand l’économie de l’Indonésie, de la Russie ou de la Corée du Sud croît, l’appétit de ses capitaines d’industrie croît pareillement. Maîtres de leur petit univers, ces gens font des investissements dont certains profitent à l’économie au sens large, mais prennent aussi des paris plus risqués, convaincus que leurs relations au gouvernement les protégeront en cas de problème.
En Russie par exemple, le secteur privé est aujourd’hui en mauvaise posture parce qu’il a emprunté 490 milliards de dollars ces cinq dernières années auprès de banques globales ou sur les marchés internationaux, confiant dans le fait que le secteur de l’énergie supporterait une augmentation constante de la consommation nationale. Tandis que les oligarques dépensaient ce capital, achetaient des sociétés, leur importance auprès de l’élite politique a augmenté. Cela leur donnait accès à des contrats plus lucratifs, à des avantages fiscaux, à des subventions. Et les investisseurs internationaux ne pouvaient être plus satisfaits. Toutes choses égales, ils préfèrent prêter de l’argent à des personnes bien introduites auprès du pouvoir politique, même s’il s’en dégage un parfum de corruption.
"Les intérêts d’affaires des élites - financières dans le cas des Etats-Unis - ont joué un rôle central dans la genèse de la crise"
Inévitablement, les oligarques des pays émergents finissent par être emportés. Ils gaspillent l’argent, bâtissent des empires sur une montagne de dettes. Le surendettement finit généralement mal ; un jour ou l’autre, les conditions de crédit se gâtent et plus personne ne veut leur prêter à des conditions supportables. La spirale descendante qui s’enclenche alors est remarquablement rapide. De gigantesques sociétés vacillent au bord de la faillite, les banques qui leur ont prêté s’effondrent. Les « partenariats privés-public » d’hier sont rebaptisés « capitalisme de complaisance ».
Le crédit asséché, la paralysie économique menace, les conditions empirent de jour en jour. Le gouvernement est forcé de tirer sur ses réserves en devises pour payer les importations, le service de la dette, mais celles-ci s’épuisent bientôt. Si le pays ne s’amende pas avant d’en arriver là, il risque de ne pouvoir rembourser sa dette souveraine et de devenir un paria économique. Dans sa course contre la montre pour stopper l’hémorragie, il est alors contraint de sacrifier quelques « champions nationaux » - eux-mêmes à court de cash - et de restructurer un système bancaire déséquilibré. C’est un jeu de chaises musicales : il n’y a plus assez de moyens pour sauver tout les amis d’hier.
Par sa force et sa soudaineté, la crise financière et économique américaine rappelle de manière choquante les épisodes vécus dans les pays émergents. Corée du Sud (1997), Malaisie (1998), Russie et Argentine (de façon récurrente) : à chaque fois les investisseurs globaux, inquiets que le pays ne puisse payer sa montagne de dettes, ont subitement cessé de prêter. A chaque fois, cette crainte a fait que la prophétie s’est auto-réalisée. C’est précisément ce qui a provoqué la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, asséchant du jour au lendemain les sources de financement du système bancaire. Comme dans les pays émergents, sa faiblesse a gagné par contagion le reste de l’économie, provoquant une récession sévère et des souffrances pour des millions de gens.
Mais il y a une similitude plus profonde et troublante : les intérêts d’affaires des élites - financières dans le cas des Etats-Unis - ont joué un rôle central dans la genèse de la crise. Ces élites ont pris des paris toujours plus élevés, avec la complicité implicite du gouvernement, jusqu’à l’effondrement inéluctable. De façon plus alarmante, elles continuent d’user de leur influence pour empêcher précisément les mesures qu’il faudrait prendre sans tarder pour redresser l’économie. Le gouvernement semble incapable, ou réticent à agir contre elles.
Les grands banquiers d’affaires ainsi que les hauts fonctionnaires aiment rejeter la responsabilité de la crise actuelle sur les bas taux d’intérêt qui ont nourri les excès de crédit après l’éclatement de la bulle dot.com ou, encore mieux, sur le rôle joué par la forte épargne chinoise. Certains, à la droite de l’échiquier politique, montrent du doigt Fannie Mae ou Freddie Mac et, d’une manière générale, l’effort public pour promouvoir la propriété du logement auprès de couches plus larges de la population. Enfin, cela va sans dire, on tombe sur les régulateurs en charge de contrôler le bon fonctionnement du système, qui étaient profondément endormis au volant.
"L’industrie financière a augmenté son pouvoir en amassant une forme de capital culturel - un système de croyances"
Toutes ces politiques - dérégulation, argent bon marché, l’accord implicite Chine-Etats-Unis, promotion de la propriété du logement - avaient un élément commun. Qu’elles soient associées aux Démocrates ou aux Républicains, toutes ont bénéficié au secteur financier. Les réformes qui auraient pu réduire les risques de crise en limitant les profits des banques - telle la désormais célèbre tentative de Brookley Born de réguler le marché des swaps sur dérivés de crédit dans le cadre de la Commoditiy Futures Trading Commission en 1998 - ont été ignorées ou mis de côté.
L’industrie financière n’a pas toujours bénéficié d’un tel traitement de choix. Mais au cours de 25 dernières années, elle a connu un boom, devenant toujours plus puissante. Il a commencé avec les années Reagan, pour gagner en puissance avec les politiques dérégulatrices de Bill Clinton et George Bush. D’autres facteurs ont favorisé son ascension. La politique monétaire de Paul Volcker dans les années 80 et la volatilité accrue des taux d’intérêts qui s’en est suivi, ont rendu le négoce des obligations plus lucratif. L’invention de la titrisation, des swaps sur taux d’intérêts et sur dérivés de crédits ont fortement augmenté le volume des transactions sur lesquelles les banquiers pouvaient faire de l’argent. Enfin, une population vieillissante et plus aisée a investi plus d’argent dans les actions à travers les différents plans de retraite.
De 1973 à 1985, le secteur financier ne dégagea jamais plus de 16% des profits des sociétés nationales. En 1986, le chiffre atteignait 19%. Dans les années 90, il oscillait entre 21 et 30%. Après 2000, il est monté jusqu’à 41%. De 1948 à 1982, la rémunération moyenne dans le secteur financier oscillait entre 99 et 108% de la moyenne générale des sociétés privées, tous secteurs confondus. Depuis 1983, elle e explosé, atteignant 181% en 2007.
La fortune amassée par le secteur financier a donné aux banquiers un poids politique jamais vu depuis l’ère de J.P. Morgan (l’homme). A son époque, en 1907, la panique bancaire ne put être stoppée que grâce à un effort coordonné des établissements privés : aucune entité publique n’était capable d’offrir une réponse efficace. Mais ce premier âge des oligarques banquiers prit fin avec l’adoption des réglementations financière suite à la Grande Dépression de 1929. La réémergence de l’oligarchie financière américaine est un phénomène récent.
Les Etats-Unis sont un cas particulier. Comme économie la plus avancée, premier pouvoir militaire et technologique, ils ont aussi la forme d’oligarchie la plus avancée. Dans un système politique primitif, le pouvoir s’impose par la violence. Dans un système un peu plus sophistiqué, il arrive à ses fins par l’argent : dessous de table, rétrocessions, comptes offshore. Bien que le lobbying et les contributions aux partis politiques jouent certainement encore un rôle important dans la politique américaine, la corruption « à l’ancienne » est aujourd’hui marginale.
En lieu et place, l’industrie financière a augmenté son pouvoir en amassant une forme de capital culturel - un système de croyances. Jadis, ce qui était bon pour General Motors était peut-être bon pour le pays. Au cours de la dernière décennie, ce qui était bon pour Wall Street était bon pour le pays. Pour exercer son influence, la finance n’avait pas besoin d’acheter des faveurs comme ont pu le faire les industries de l’armement ou du tabac. Elle bénéficiait de la conviction partagée par les insiders à Washington que de grandes institutions financières et des marchés sans contraintes étaient cruciaux pour défendre le rôle des Etats-Unis dans le monde.
Un canal d’influence fut bien sûr le va-et-vient d’individus entre Wall Street et Washington. Robert Rubin, qui fut co-président de Goldman Sachs, a servi comme Secrétaire au Trésor sous Clinton avant de devenir président du comité exécutif de Citigroup. Henry Paulson, CEO de Goldman Sachs pendant les années du boom, devint Secrétaire au Trésor sous George Bush. John Snow, le prédécesseur de Paulson, quitta ce poste pour devenir président de Cerberus Capital Management, une grosse société de capital-investissement qui compte aussi Dan Quayle parmi ses directeurs. Alan Greenspan, après avoir quitté la présidence de la Réserve Fédérale, est devenu consultant pour Pimco, probablement le plus gros acteur sur le marché mondial des obligations.
Ces connexions personnelles se sont démultipliées aux niveaux inférieurs sous les trois dernières présidences. C’est devenu une tradition pour les employés de Goldman Sachs d’entrer dans l’administration une fois qu’ils quittent l’entreprise. Ce flux n’a pas seulement placé des gens incarnant la vision du monde de Wall Street dans les coulisses du pouvoir, elle a aussi contribué à polir l’image de la banque.
"En période de panique financière, le gouvernement doit répondre avec rapidité et une force convaincante"
Wall Street est un endroit plein de séduction, où l’on respire l’air de la puissance. Ses dirigeants pensent sincèrement qu’ils contrôlent les leviers qui font que le monde tourne rond. Pendant mes années au FMI, je fus frappé de la facilité avec laquelle ils accédaient aux plus hauts responsables de l’administration, et par l’interconnexion des deux types de carrières. Je me rappelle avec précision une réunion au début de l’année 2008, à laquelle assistaient des décideurs politiques d’un groupe de pays industrialisés, où le président affirma en passant, récoltant l’approbation générale de la salle, que la meilleure préparation pour devenir un banquier central était de travailler d’abord comme banquier d’investissement.
Toute une génération a été ainsi fascinée, convaincue que ce que disait Wall Street ne pouvait être que juste. Les propos d’Alan Greenspan sur la dérégulation sont connus, mais il était loin d’être le seul à les tenir. Voici ce que Ben Bernanke, l’homme qui lui a succédé, déclarait en 2006 : « La gestion des risques de marché et de crédit est devenue de plus en plus sophistiquée. Les institutions bancaires de toutes tailles ont accompli des progrès substantiels ces deux dernières décennies dans leur capacité de mesurer et prévenir les risques. »
Tout ceci relevait essentiellement de l’illusion. La grande majorité des régulateurs, des législateurs et des milieux universitaires partaient du principe que les banquiers savaient ce qu’ils faisaient. Avec le recul, on sait que ce n’était pas le cas.
Tandis que de plus en plus de personne fortunées faisaient de l’argent dans la finance, le culte de cette dernière a gagné la culture au sens large. Des livres comme « Barbarians at the Gate », « Wall Street » ou « Bonfire of the Vanities » - tous conçus comme des fictions en guise d’avertissement - ont alimenté la mystique de Wall Street. Michael Lewis relevait l’an dernier qu’en publiant « Liar’s Poker » en 1989 - un récit critique d’un insider de la finance - il provoquerait des réactions outragées. Au lieu de cela, il s’est retrouvé inondé de lettres envoyées par des étudiants qui lui demandaient de révéler quelques-uns de ses secrets : « Ils avaient lu mon livre comme un manuel pratique ».
D’autres facteurs que l’oligarchie financière ont contribué à la crise actuelle, notamment l’endettement excessif des ménages et des pratiques de prêts douteuses aux marges du système. Mais les grandes banques d’investissement et les hedge funds ont été les grands gagnants des bulles sur les marchés actions et des hypothèques, leurs profits gonflés par un nombre croissant de transactions sur une base relativement petite d’actifs physiques. Parce que chacun s’enrichissait, et que la santé de l’économie dépendait tellement de la croissance dans l’immobilier et la finance, personne à Washington n’était incité à mettre en question ce qui se passait.
Aujourd’hui, les rois de la finance sont nus. Mais au fur et à mesure que les mois passent, ils se comportent comme si leur position d’enfants chéris de l’économie était garantie, malgré les dégâts qu’ils ont causés. Stanley O’Neal, le patron de Merrill Lynch qui a admis ses erreurs dans l’exposition de la banque aux subprimes, a reçu 14 millions de dollars de bonus en 2006 et a quitté la banque avec un parachute doré de 162 millions - même si celui-ci vaut largement moins aujourd’hui.
John Thain, dernier CEO de Merrill Lynch, faisait pression en octobre 2008 auprès du conseil d’administration pou recevoir un bonus d’au moins 30 millions de dollars, réduisant ses exigences à 10 millions en décembre. Il a retiré sa demande après que des indiscrétions au Wall Street Journal l’eurent rendue publique. Wall Street a payé 18 millions de dollars à ses employés à fin 2008, après que le gouvernement eut déboursé 243 milliards en aides d’urgence pour le secteur financier.
"Au fur et à mesure que la crise s’aggravait, le gouvernement est devenu plus créatif pour sauver les banques"
En période de panique financière, le gouvernement doit répondre avec rapidité et une force convaincante. Le problème de fond est l’incertitude - dans notre cas la question de savoir si les banques ont assez de fonds propres pour tenir leurs engagements. Des demi-mesures combinées avec une attitude combinant attentisme et méthode Coué ne peuvent faire l’affaire. Les caractéristiques dominantes de l’intervention gouvernementale à ce jour ont été le retard à agir, le manque de transparence et la réticence à contrarier le système financier.
C’est ce qu’on peut appeler une politique de l’arrangement au cas pas cas: quand une grande institution connaît de graves difficultés, le Trésor et la Réserve fédérale bricolent un sauvetage pendant le week-end et annoncent le lundi que tout va bien. En mars 2008, Bear Stearns fut ainsi vendue à JP Morgan dans ce qui apparut à beaucoup comme un cadeau au second (Jamie Dimon, CEO de JP Morgan, siège au conseil d’administration de la Réserve fédérale de New York, qui participa à l’élaboration de l’arrangement). En septembre, nous avons vu la vente de Merrill Lynch à Bank of America, le premier sauvetage d’AIG, la reprise et revente immédiate de Washington Mutual à JP Morgan - le tout sous la houlette du gouvernement. En octobre, neuf grandes banques ont été recapitalisées le même jour derrière des portes closes à Washington. Ceci fut suivi par de nouvelles aides consenties à Citigroup, AIG, Bank of America, Citigroup (encore) et AIG (encore).
Certains de ces sauvetages ont peut-être été des réponses adéquates à une situation urgente. Mais on n’a jamais su (et on ne sait pas encore) quelle combinaison d’intérêts a été servie, et comment. Le Trésor et la Fed n’ont jamais agi selon des principes publiquement définis, mais au coup par coup, assurant qu’ils avaient agi au mieux. C’étaient des conciliabules d’alcôve purs et simples.
Tout au long de la crise, le gouvernement a pris grand soin de ne pas froisser les intérêts des institutions financières, ou de remettre en question l’accumulation d’actifs toxiques qui nous a mis dans la situation actuelle. En septembre 2008, Henry Paulson a demandé au Congrès 700 milliards de dollars pour reprendre ces actifs, sans conditions ni examen indépendant des décisions de rachat. Nombre d’observateurs ont alors suspecté que le but n’était autre que de surpayer les actifs et de décharger les banques de ce problème. Peut-être parce qu’il n’y avait aucun moyen de rendre cette manœuvre politiquement acceptable, le plan a été abandonné.
En lieu et place, l’argent a été utilisé pour recapitaliser les banques, en rachetant leurs actions à des conditions qui leur étaient outrageusement favorables. Au fur et à mesure que la crise s’aggravait, le gouvernement est devenu plus créatif en leur accordant des subsides selon des schémas trop compliqués pour que le public y voie clair. Le premier sauvetage d’AIG, dont les conditions étaient relativement favorables au contribuable, fut suivi de trois autres dont les termes étaient plus intéressants pour l’assureur. La seconde aide à Citigroup et celle à Bank of America incluaient des garanties d’actifs complexes offrant à ces établissements des assurances à des prix inférieurs à ceux du marché. Le troisième sauvetage de Citigroup, fin février, convertissait des actions « préférentielles » détenues par le gouvernement en actions ordinaires à des prix nettement supérieurs à ceux du marché - une forme de subvention que même les lecteurs avertis du Wall Street Journal pourraient ne pas détecter à première lecture.
Le dernier plan, qui offrira vraisemblablement des prêts bon marché aux hedge funds pour qu’ils rachètent les actifs toxiques des banques, a été lourdement influencé par le secteur financier, le Trésor n’en fait aucun mystère. Un haut responsable du Trésor, Neel Kashkari, a déclaré : « En combinant le capital du gouvernement et celui du secteur privé, et en fournissant le financement, on permet aux investisseurs d’acheter les actifs toxiques à un prix qui est intéressant pour eux, et pour les banques auxquelles ils les rachètent. » Kashkari n’a pas dit si l’arrangement est intéressant pour une troisième catégorie pourtant très impliquée: les contribuables.
Même en faisant abstraction de l’équité envers les contribuables, l’approche en gant de velours du gouvernement dérange pour une raison très simple : elle ne changera pas le comportement du secteur financier alors que c’est nécessaire. Comme l’a dit anonymement un cadre bancaire au New York Times l’automne dernier : « Peu importe combien d’argent Paulson nous donne, il n’est pas question de prêter un centime tant que l’économie ne redémarre pas ». Là est le hic , car l’économie ne peut redémarrer tant que les banques ne prêtent pas.
"Nettoyer les mégabanques sera une tâche complexe, coûteuse pour le contribuable"
S’agissant de la crise financière, nous faisons face à deux défis majeurs et corrélés. Le premier est un secteur bancaire en piteux état qui menace d’étouffer dans l’œuf les effets que peuvent avoir les plans de relance. L’autre est un équilibre politique qui donne au secteur financier un droit de veto sur les politiques publiques, même si ce secteur a perdu le soutien de l’opinion publique.
Les grandes banques ont gagné en influence depuis le début de la crise, ce qui n’est guère surprenant. Le système étant fragile, le danger que lui fait courir faillite d’un établissement important - Lehman était relativement petit par rapport à Citigroup ou Bank of America - est bien plus grand qu’en temps normal. Les banques ont exploité cette crainte pour extorquer des conditions favorables dans leurs arrangements avec Washington.
Les défis qu’affrontent les Etats-Unis constituent un territoire familier pour les fonctionnaires du FMI. Si vous leur cachiez le nom du pays et ne leur donniez que les chiffres, leur réponse serait probablement : nationalisez les banques en difficulté et démantelez-les si nécessaire.
D’une certaine manière, le gouvernement a déjà pris le contrôle du système bancaire, en garantissant les engagements des plus importantes et en devenant leur seule source plausible de financement. Mais il y a des limites à ce que la Réserve Fédérale peut faire.
A la racine du problème des banques, on trouve les pertes énormes qu’elles ont subies sur leurs portefeuilles d’actions et de prêts, et qu’elles ne veulent pas reconnaître parce que cela exposerait leur insolvabilité. Alors elles minimisent les dégâts et réclament des coups de main qui ne suffisent par à leur rendre leur santé mais leur permettent de tenir plus longtemps. Cette attitude est corrosive : les banques malsaines ne prêtent pas, ou se lancent dans des paris désespérés qui pourraient rapporter gros mais, plus probablement, ne rapporteront rien du tout. Dans un cas comme dans l’autre, l’économie souffrira encore tandis que les actifs se détérioreront encore, créant un cercle vicieux destructif.
Pour le briser, le gouvernement doit forcer les banques à reconnaître l’ampleur de leurs difficultés. Dans la vision du FMI (qui était aussi celle du gouvernement américain face à nombre de pays émergents dans le passé), la façon la plus directe de procéder est la nationalisation. Au lieu de cela, le Trésor essaie de négocier un sauvetage banque par banque, se comportant comme si ces dernières avaient toutes les cartes en main. Dans ces conditions, le nettoyage des bilans est impossible.
La nationalisation n’impliquerait pas la propriété permanente par l’Etat. L’avis du FMI serait probablement : passez à l’échelle supérieure avec le processus standard prévu par la Federal Deposit Insurance Corporation. Une « intervention FDIC » consiste fondamentalement en une procédure de faillite bancaire gérée par le gouvernement. Elle lui permettrait de faire passer les actionnaires à la caisse, de remplacer les directions qui ont failli, de nettoyer les bilans et de revendre les banques au secteur privé. Son principal avantage est de cerner le problème avant qu’il n’empire.
Le gouvernement doit inspecter les bilans et identifier les banques incapables de survivre à une récession sévère. Celles-ci auraient le choix : amortir les actifs toxiques à leur vraie valeur et lever le capital nécessaire dans un délai de 30 jours, ou être nationalisées. Le gouvernement reprendrait les actifs toxiques dans une entité séparée qui essaierait d’en tirer le maximum (ce qu’a fait la Resolution Trust Corporation après la débâcle « savings & loans » des années 80).
Nettoyer les mégabanques sera une tâche complexe, coûteuse pour le contribuable. Selon les dernières estimations du FMI, la somme approcherait 1500 milliards de dollars, ou 10% du produit intérieur brut à long terme. Cela peut sembler une médecine de cheval. Pourtant, bien que nécessaire, elle reste insuffisante. Le second défi qu’affrontent les Etats-Unis - le pouvoir de l’oligarchie - est aussi important que les soucis immédiats de la crise du crédit. Et l’avis du FMI sur ce point serait simple également : brisez l’oligarchie.
Des institutions à la taille disproportionnée influencent l’opinion publique de manière disproportionnée. Les grandes banques ont tiré leur pouvoir du fait qu’elles sont « too big to fail ». La nationalisation et la re-privatisation ne changent pas cela ; quant à changer d’équipe de direction, cela revient à modifier le nom des oligarques.
Idéalement, les grandes banques devraient être divisées et vendues en morceaux de taille moyenne, divisées régionalement ou selon le genre d’affaires qu’elles font. Si cela devait s’avérer impraticable dans le délai relativement court à disposition, elles pourraient être revendues en un morceau, moyennant l’engagement de se diviser à brève échéance.
Cela peut sembler brutal et arbitraire, mais c’est le meilleur moyen de limiter le pouvoir d’institutions individuelles dans un secteur essentiel au fonctionnement de l’économie. Certains critiqueront bien sûr les « coûts d’efficacité » d’un système fragmenté : ils existent bel et bien. Mais ceux de banques « too big to fail » sont bien réels eux aussi. Tout ce qui est trop grand pour faire faillite est trop grand pour exister.
"La confusion et le chaos servent les intérêts des plus puissants"
Pour éviter le retour de mammouths bancaires, il faut aussi réviser notre législation antitrust. Des lois mises en place il y a un siècle pour combattre les monopoles industriels ne sont pas adaptées aux défis actuels. Le problème du secteur financier aujourd’hui n’est pas qu’une seule société exerce assez d’influence pour fixer les prix du marché, mais le risque que sa disparition fait courir à l’économie toute entière.
Limiter les rémunérations, bien que relevant du populisme, pourrait aider à rétablir l’équilibre du pouvoir politique et décourager l’émergence d’une nouvelle oligarchie. Cela étant, les limites arbitraires sont malcommodes à gérer sur le long terme. Par ailleurs, les plus gros salaires se trouvent aujourd’hui dans l’industrie non régulée des hedge funds et du private equity. La réglementation et l’imposition sont une partie de la solution seulement. Le principal facteur pour maintenir des salaires raisonnables sur la distance est la concurrence et la transparence.
Pour paraphraser l’économiste Joseph Schumpeter, tout le monde a ses élites ; l’important est d’en changer de temps à autre. Si les Etats-Unis étaient un pays ordinaire, se présentant devant le FMI le chapeau à la main, je serais assez optimiste quant à son futur. La plupart des crises que j’ai mentionnées se sont terminées assez rapidement et ont débouché, pour la plupart, sur des économies renforcées. Mais ici s’arrête hélas l’analogie entre les Etats-Unis et les pays émergents.
Quand ces derniers entrent dans une zone de turbulences, ils se retrouvent littéralement à court d’argent et doivent absolument prendre des décisions difficiles. Mais les Etats-Unis sont la nation la plus puissante du monde, riche au-delà de toute mesure, nantie du privilège exorbitant de payer sa dette extérieure dans sa propre monnaie, qu’elle imprime à volonté. Le résultat est qu’elle pourrait bien trébucher pendant des années, comme le Japon l’a fait dans les années 90, ne trouvant jamais le courage de faire ce qui est nécessaire, ne se remettant jamais tout-à-fait. Une césure claire avec le passé semble peu probable dans les circonstances actuelles, et certainement personne au FMI n’est en mesure de l’imposer.
Les Etats-Unis ont le choix entre deux scénarios. Le premier implique des arrangements compliqués banque par banque, une litanie de sauvetages. L’administration cherchera péniblement son chemin dans la gadoue, et la confusion régnera. Boris Fyodorov, le ministre des finances russes aujourd’hui décédé qui a lutté 20 ans contre les oligarques et la corruption disait que la confusion et le chaos servent les intérêts des plus puissants.
Le second scénario commence plus sombrement, et risque de finir de la même manière. Mais il offre au moins l’espoir que nous serons secoués de notre torpeur. Il se déroule comme suit : le climat économique mondial continue de se détériorer, le système bancaire est-européen s’effondre et - parce qu’il est largement en mains de banques ouest-européennes - des craintes justifiées au sujet de l’insolvabilité de certains pays gagnent le continent. Les créanciers perdent davantage de plumes et la confiance diminue encore. Les économies exportatrices d’Asie sont au tapis, les producteurs de matières premières sud-américains ou africains ne s’en sortent guère mieux. Cet environnement défavorable met une économie américaine déjà chancelante à genoux. Les scénarios de croissance du gouvernement utilisés pour évaluer la solidité des banques paraissent si irréalistes qu’ils en deviennent embarrassants.
Soumis à ce genre de pressions, avec l’épée de Damoclès d’un effondrement national et global, les esprits se concentrent davantage.
L’idée reçue parmi les élites est que la récession actuelle « ne peut pas être aussi grave que la Grande Dépression ». Elle est erronée. Nous risquons en fait pire que la Grande Dépression parce que le monde est devenu plus interconnecté et le secteur financier tellement plus important. Nous risquons une baisse d’activité synchronisée dans la plupart des pays, une baisse de confiance chez les individus et les entreprises et des soucis majeurs pour les finances publiques. Si nos dirigeants réalisent les conséquences d’une telle situation, peut-être entreprendront-ils une action résolue pour assainir le système bancaire et briser la vieille oligarchie. Espérons que ce n’est pas trop tard. »

Pour ceux qui veulent y croire...


(Merci à Yves pour le lien!)

jeudi 16 avril 2009

Deux miracles perdent de leur éclat

Les miracles ne sont plus ce qu'ils étaient. Celui de la productivité américaine par exemple, dont l'avance sur l'européenne interpelle les économistes depuis des années. Paul Krugman a feuilleté quelques études sur le sujet pour préparer un cours. Elles s'accordent pour cerner l'avantage américain dans le secteur des services. Outre ce qu'on appelle "l'effet Wal-Mart" (la taille, l'optimisation de la chaîne de distribution), qui expliquerait la moitié du phénomène, le reste serait dû principalement aux services financiers... Comme dit Krugman: "Whoa!" Le miracle productiviste des Etats-Unis était donc dû, en partie du moins à un secteur qui se dégonfle aujourd'hui comme une baudruche. On refait les calculs?
Au chapitre des miracles, il y en a un autre qui paraît moins étincelant après la lecture de cette contribution de Dani Rodrik: celui de la croissance récente due à la globalisation. En se basant sur des données historiques à très long terme, Rodrik observe que:
1. La période où la croissance moyenne mondiale a été la plus forte fut celle des années 1960-73. Depuis, nous avons fait globalement moins bien.
2. La mise en place des accords de Bretton Woods après 1945 a fait plus pour la croissance que l'industrie débridée de la finance dans les années 90.
3. Les champions de la croissance après-guerre (Japon, Corée du Sud, Chine) ont en commun d'avoir utilisé des méthodes orthodoxes de soutien à leurs industries et d'investissements dans les infrastructures. Sans nier les bienfaits de la globalisation à forte coloration financière, ce constat les relativise quelque peu.
On ajoutera aux remarques de Rodrik que si on considère les chiffres de croissance sur le très long terme - pour autant que les données soient fiables - la moyenne mondiale est inférieure à 1%. L'accélération des 50 dernières années est historiquement tout-à-fait atypique. Donc vraisemblablement peu soutenable.

UBS: Used to Be a Sponsor...


Il n'y a pas que les milliers d'employés licenciés de la première banque suisse qui vont la sentir passer. Tous les autres se voient supprimer une foule de petits avantages maison comme des contributions au leasing voiture ou à un abonnement de transports publics, des conditions de formation continue très généreuses, des accès à des centres de wellness ou de fitness à des prix défiant toute concurrence, etc. Le Tages Anzeiger a eu connaissance de la liste des privilèges supprimés.
Mais c'est en fait toute la Suisse qui va être touchée. Pas seulement le fisc, mais les organisateurs de manifestations sportives ou artistiques, car un des premiers objectifs avoués de la banque est de couper dans les dépenses de sponsoring. Bilanz révélait dans son dernier numéro que Art Banking, une division d'UBS créée à grand renfort de publicité pour la clientèle "affluent" et dont les responsable assurait par plus tard qu'en mars dernier que son avenir était assuré, passe à la trappe. Le meeting d'athlétisme de Zurich et Athletissima à Lausanne, deux grandes manifestations sportives de renom soutenues par la banque et dont le contrat vient à échéance prochainement, tremblent aussi.

mercredi 15 avril 2009

Quelques questions à propos du "test de stress" des banques américaines

Un peu d'agitation autour du "test de stress" des 19 principales banques américaines ce mercredi. Le New York Times écrit que l'administration Obama envisagerait d'en publier les résultats pour couper court à des rumeurs potentiellement dévastatrices.
De toutes façons, cet examen médical bancaire est bizzaroïde depuis le début et soulève plus de questions qu'il ne pourra en résoudre. D'abord, pourquoi a-t-on besoin de tester la résistance des banques à la crise près de deux ans après le démarrage de celle-ci? La seule idée qu'on ait navigué dans le brouillard jusqu'en février dernier, date à laquelle Tim Geithner a annoncé ce test, est peu rassurante. Ensuite, comment se passe l'examen? Un article du Wall Street Journal, quotidien supposé sérieux, à propos de Goldman Sachs laissait entendre mardi que les banques remplissent des questionnaires: c'est comme demander à un malade s'il pense avoir le cancer. Peut-on compter sur des contrôles indépendants et pertinents au paradis des magouillages comptables? Last but not least, que faire des résultats? On voit d'ici le tableau, le secrétaire d'Etat au Trésor venant annoncer que les banques X, Y et Z ont raté le test! Dans ce cas, il a intérêt à avoir dans sa poche, déjà signés, les décrets de nationalisation des mêmes établissements. Et si le test se conclut par un certificat général de bonne santé, qui le jugera crédible? Il ressemblera à ça...

Le travail des enfants dans les plantations de cacaoyers (suite)

Rencontré Peter McAllister, qui dirige l'International Cocoa Initiative à Genève,un organisme mixte industrie-syndicats (financé par la première à hauteur de 3 millions de dollars par an) pour s'attaquer au problème complexe du travail des enfants dans les plantations de cacao en Afrique. Le bilan de l'ICI, active depuis 2003, est jugé maigre par les ONG plus activistes, certains y voient un pur exercice de marketing de l'industrie pour se donner bonne conscience.
McAllister ne prétend pas faire des miracles, il pense qu'il faudra une vingtaine d'années pour obtenir des progrès significatifs. "Nous sommes là pour rester, pas seulement pour offrir des opportunités de photos en construisant une école-modèle, alors que rien n'est réglé dans les villages voisins", dit-il.
Vérifier l'efficacité d'un travail de sensibilisation est une difficulté majeure de l'humanitaire. Quant à la thématique du travail des enfants, elle est vaste. Il y a ceux qui vaporisent sans protection des fongicides sur les arbres, ceux qui portent des charges trop lourdes, manient des machettes tranchantes à 12 ans, ne vont pas ou plus à l'école parce qu'il n'y a plus d'argent pour payer le prof. Ca, c'est la masse, les cas courants. Et il y a ceux qu'on qualifie d'"esclaves". Mais que recouvre ce terme: des gamins pris de force à leur parents, appâtés par la promesse fallacieuse d'un vélo, ou simplement partis de chez eux parce qu'ils n'y voyaient aucun avenir? Un peu tout ça à la fois. Combien sont-ils? Entre 12 000 et 200 000 en Côte d'Ivoire, selon des estimations très élastiques. Comment remonter leur piste (ils viennent souvent de pays voisins), qu'en faire après les avoir arrachés à leurs exploiteurs? Aucune réponse à ces questions n'est simple. On ne peut isoler leur situation de celle de leur famille, de leur village, de l'absence d'une autorité d'Etat fiable.
"Les activistes font du bruit pour obtenir une couverture médiatique, nous essayons d'être constructifs", plaide McAllister. La meilleure façon d'être constructif ne serait-elle pas, pour les multinationales du chocolat, de payer plus cher leur matière première et de donner ainsi qaux producteurs locaux les moyens de payer leurs écoles, et les profs qui y enseignent? Oui, si ces sociétés payaient directement aux producteurs. Mais il y a une foule d'intermédiaires, dont le plus gourmand est parfois l'Etat et ses taxes. En Côte d'Ivoire, elles sont si dissuasives que certains paysans se détournent du cacao pour planter des hévéas qui, eux, reçoivent des subventions.

L'assemblée générale d'UBS vue depuis la fenêtre de mon ordinateur

Le premier a planté deux petits drapeaux dans la fente d'un cochon-tirelire rose et l'a offert à Kaspar Villiger, ex-conseiller fédéral en passe de devenir président du conseil d'UBS.
Le deuxième est venu au micro revêtu de son uniforme Swissair, pour marquer la solennité du moment.
Le troisième a revêtu la casquette Alinghi (sponsorisé par UBS au temps où les vents étaient plus favorables) pour montrer qu'il fallait tous tirer à la même corde.
Ho-hisse-et-ho! C'étaient les actionnaires d'UBS mercredi après-midi, digérant 8700 licenciements, 2 milliards de francs de pertes trimestrielles et 23 milliards de retraits par les clients lassés ou inquiets. Ils ont applaudi Oswald Grübel après que celui-ci leur eut dit qu'il n'avait "pas de bonne nouvelle à leur annoncer". On aurait presque dit qu'ils en redemandaient. Fais-moi mal, Johnny...
C'est touchant, une salle d'actionnaires qui vident leur sac (un peu) et regardent des messieurs sur le podium vider le leur, lentement, méticuleusement, hochant la tête d'un air entendu.
Il paraît que les actionnaires, c'est le pouvoir ultime des entreprises.
Il paraît que le président du conseil d'administration fixe la stratégie de l'entreprise. Kaspar Villiger, lui, a reconnu qu'il comptait sur les compétences des autres administrateurs, parce que la banque n'est pas vraiment sa spécialité. En revanche, il en connaît un bout sur le secret bancaire, puisqu'il conduisait la bétonneuse quand il était au Conseil fédéral. Aujourd'hui que le béton est fendu,il a consacré une partie de son discours à essayer de boucher les fentes. Ce n'était pas la partie la plus convaincante. Mais il avait l'air sincère.

mardi 14 avril 2009

Un p'tit coin de terre à soi

Cinq pays - Chine, Corée du Sud, les Emirats arabes unis, Japon et Arabie saoudite - ont acheté récemment 7,6 millions d'hectares cultivables hors de leurs frontières. Cela pour faire face aux défis alimentaires de demain,dont parle un livre récemment publié de Jean-Yves Carfantan, "Le Choc alimentaire mondial". Le Monde consacre une série de cinq articles au phénomène, dont voici le premier.

Le purgatoire ferroviaire de Lloyd Blankfein est bientot terminé


Lloyd Blankfein, CEO de Goldman Sachs, doit en avoir assez de prendre l'Acela Express d'Amtrak entre New York et Washington, comme un vulgaire pendulaire, pour répondre aux questions incisives des représentants du Trésor. Dame, c'est qu'il n'est plus question d'allers-et-retours en jet privé quand on est un banquier assisté: au purgatoire! Même le boss de Goldman Sachs, la banque d'affaires qui a le moins souffert de la crise du crédit, n'y coupe pas. On comprend qu'il soit pressé de rembourser l'aide fédérale reçue en 2008 et de retrouver sa liberté. Il a donc profité de l'annonce de résultats trimestriels supérieurs aux attentes pour glisser dans la foulée une augmentation de capital de 5 milliards de dollars. Ainsi, Goldman Sachs devrait être la première grande banque américaine à rembourser l'Oncle Sam: elle a reçu 10 milliards de dollars, sur un total de 165 milliards en injections de capital par le programme TARP.
Cela fait, Lloyd Blankfein devra encore rembourser un autre bienfaiteur pas tout-à-fait désintéressé. Il s'agit de Warren Buffett, dont la société Berkshire Hathaway a investi 5 milliards de dollars dans GS le 23 septembre 2008. L'action valait alors quelque 130 dollars, soit le prix qu'elle a retrouvé aujourd'hui, après avoir plongé à près de 50 dollars le 21 novembre. Warren Buffett perçoit un intérêt de 10% sur ce placement, soit 1,3 million de dollars par jour. On comprend qu'il ne soit pas particulièrement pressé de récupérer sa mise.

La prochaine méga-bulle immobilière


Ce mardi, le gouvernement chinois devrait annoncer une croissance du produit intérieur brut de 6 à 7% pour le premier trimestre. La chute des exportations (-17,1% en mars sur un an) s'est ralentie par rapport à février (où elle était de -25,7%). Les ventes de voitures ont progressé de 10%. La production industrielle a rebondi à +8,3% sur un an (contre +3,8% en janvier et février).
Des signaux de reprise, comme le suggérait ce week-end le premier ministre Wen Jiaobao? Voire. Fan Gang, un économiste écouté membre du comité de politique monétaire à la banque centrale chinoise, estime que le ralentissement mondial durera 3 à 4 ans et fera sentir ses effets sur les exportations chinoises.
Mais lisez surtout ceci: la prochaine méga-bulle immobilière pourrait bien être chinoise, comme n'importe qui ayant mis les pied dans une mégalopole du pays peut s'en convaincre. Cao Jianhai, professeur à l'Académie des sciences sociales, un "think tank" proche du gouvernement, prévoit une chute des prix de 50% sur les deux prochaines années, l'actuel rebond du marché étant très provisoire selon lui. "Il n'y aura peut-être pas de chute à court terme, mais je prévois un effondrement l'an prochain, suivi par plusieurs années de stagnation", dit-il. En mars, l'indice des principales villes était en baisse de 1,3% sur un an, mais en léger mieux par rapport à février. Le volume d'appartements inoccupés a augmenté d'un tiers sur un an. De nombreux développeurs immobiliers ont fabriqué des hypothèques bidon pour passer les appartements sur le bilan de banques d'Etat, assure Cao Jianhai.

lundi 13 avril 2009

Doux chocolat, dur travail des enfants? Première approche avec ce débat télévisé

Rendez-vous ce mardi à la International Cocoa Initiative (ICI), une fondation basée à Genève, créée par l'industrie du chocolat en 2001 suite à la signature du protocole Harkin-Engel. Son but est d'éradiquer les formes les plus choquantes de travail des enfants dans les plantations, notamment en Côte d'Ivoire et au Ghana. Son site est bien fait, truffé de rapports, lettres d'information et de chiffres, mais à les parcourir, un doute perce: cette action volontaire soutenue (assez généreusement) par les géants de l'alimentation consiste surtout en séminaires de formation et sensibilisation, par exemple d'officiers de police ivoiriens. Le journaliste Christian Parenti, qui a vérifié le travail de l'ICI sur le terrain, a constaté que cette "sensibilisation" se manifeste plutôt sous forme d'intimidation des fermiers par la police - avec peu de résultats concrets, notamment dans la scolarisation des enfants. Il met aussi en doute la collaboration de l'organisation avec des autorités classées par Transparency parmi les plus corrompues de la planète. Un débat télévisé opposait Parenti il y a un an à William Guyton, président de la World Cocoa Foundation. On peut le voir ici, en deux parties. C'est assez intéressant pour ceux qui veulent creuser un peu la problématique complexe du travail des enfants, récemment dénoncée par la Déclaration de Berne, qui a recueilli 6000 signatures en Suisse. Par ailleurs, Caritas, autre oeuvre d'entraide présente en Suisse, collabore avec ICI sur le terrain.

Le sandwich néerlandais

Sur le blog "Déchiffrages" de Jean-François Couvrat, un lecteur décrit un type de montage financier en trois couches, assez courant, qui minimise fortement les impôts dus et relativise d'autant l'efficacité des listes noires ou grises de l'OCDE dans sa chasse aux paradis fiscaux. Comme le montre cet exemple, le paradis n'est pas un endroit particulier, c'est plutôt l'entre-deux, un interstice, une faille, un no man's land, le triangle des Bermudes.

La faillite de General Motors...

...est pour le 1er juin au plus tard, selon cet article du New York Times. Le Secrétaire d'Etat au Trésor a eu des discussions la semaine dernière pour préciser les modalités d'une faillite "chirurgicale" comprenant la reprise des actifs les plus sains, dont le produit servirait à dédommager les détenteurs d'obligations et autres créances. L'opération pourrait être contestée devant les tribunaux, notamment par le syndicat United Auto Workers qui réclame des dizaines de milliards de dollars pour l'assurance-maladie des employés, et par certains détenteurs d'obligations. Le plan de revitalisation qu'avait présenté GM, au bénéfice de 13,4 milliards de dollars d'aide fédérale, a été refusé le mois dernier.

samedi 11 avril 2009

Voitures électriques, à la façon chinoise et Buffett


Tandis que l’administration Obama dépensera 25 milliards de dollars ces prochaines années pour aider les constructeurs nationaux à mettre sur le marché des voitures moins polluantes, les Chinois prennent le problème par l’autre bout. Vendredi, plusieurs officiels dont Wan Gang, un ancien employé d’Audi devenu ministre de la science et des technologies dans son pays, ont annoncé que le gouvernement fera bénéficier d’un subside les consommateurs choisissant une voiture propre, selon cet article du New York Times. Zhang Shaochun, vice-ministre des finances, a déclaré qu’ainsi, « nous donnerons le droit de vote au consommateur » pour choisir le modèle le plus populaire. « Nous voulons diminuer le pouvoir discrétionnaire des agences gouvernementales, sinon les constructeurs ne feront que se battre pour les subsides », a-t-il ajouté. Et toc pour les défenseurs américains du libre-marché ! Le montant de la subvention, notamment destinée aux flottes de taxis, pourrait atteindre plus de 8000 dollars. Dans le cadre de ses mesures de relance, la Chine a déjà introduit une diminution des taxes sur les véhicules de moins de 1,6 litre de cylindrée et une aide de 730 dollars aux acheteurs des zones rurales, où l’équipement automobile est en retard sur les villes. Ceci explique probablement que les ventes de véhicules, toutes catégories confondues, ont atteint 11 millions d’unités en mars, un nouveau record, alors qu’elles se situaient à 10 millions aux Etats-Unis. Outre l’obstacle du coût des véhicules électriques, les officiels chinois ont souligné celui de la sécurité, difficilement compatible avec des voitures allégées autant que possible pour augmenter leur performance. Culturellement en revanche, l’adoption des voitures électriques devrait être plus aisée en Chine, habituée du trafic lent, que dans les pays occidentaux où les automobilistes ont été vaccinés pendant des décennies à la puissance des moteurs à explosion.

(Ajouté le 13 avril): Tiens, tiens... On dirait que le vieux renard Warren Buffett croit aussi à l'avenir de la voiture électrique chinoise, selon cet article. Il a pris 10% du capital de la société BYD, qui a commencé ses activités dans les batteries et la téléphonie mobile avant de se diversifier dans l'automobile (son modèle électrique avec moteur à essence d'appoint - en photo - coûte moins cher que la Prius). Aujourd'hui, BYD emploie 130 000 personnes dans 11 usines, dont 8 en Chine. Buffett aurait bien aimé monter à 25 % du capital, mais son patron Wang Chuan-Fu a décliné l'offre: l'appui de l'investisseur lui paraît utile pour ouvrir des portes aux Etats-Unism, mais pour le reste il tient à son indépendance.

vendredi 10 avril 2009

Elena Salgado, nouvelle ministre de l’économie espagnole, et ses travaux d’Hercule


Elena Salgado, 59 ans, est la première femme à occuper le poste de ministre de l’économie en Espagne, c’est à elle que revient la tâche difficile de redresser la quatrième économie de la zone euro, une des plus touchés par la crise. Le taux de chômage espagnol frôlait les 16% en février et devrait grimper à 20% en 2010 - retrouvant son niveau d’avant les années fastes. Un « boom » bien trop largement dépendant du secteur immobilier et de la construction, qui représentait jusqu’à un cinquième de l’économie nationale. Après une croissance de 1,2% l’an dernier, le produit intérieur brut devrait reculer de 3% cette année. L’investissement en biens d’équipements a chuté de 23,4% au début de l’année.
La nomination d’Elena Salgado, mardi dernier, est passée un peu inaperçue hors d’Espagne pour cause de vacances et de semaine sainte (voir le P.S. au bas du message). Elle intervient dans le cadre d’un remaniement ministériel décidé par le premier ministre socialiste José Luis Zapatero, qui affronte de difficiles élections européennes en juin. Elena Salgado remplace le vétéran Pedro Solbes, bien introduit à Bruxelles et connu pour sa rigueur budgétaire, Elle a déjà subi les premiers feux de l’opposition: elle serait peu connue des milieux financiers et aurait été nommée surtout pour son appartenance à la « vieille garde » de Zapatero. Elle serait aussi moins critique que son prédécesseur Solbes sur le plan de relance à 8 milliards d’euros du premier ministre. Le déficit public espagnol devrait atteindre 8,3% du PIB cette année.
Comme ministre de la santé de 2004 à 2007, Elena Salgado a fait campagne pour l’interdiction de fumer dans les lieux publics et contre la malbouffe servie dans les restaurants. Titulaire d’un diplôme d’ingénieure et d’un MBA, elle a occupé différents postes à responsabilité dans des sociétés privées, notamment de télécoms et dirigé une unité d’études sur les PME dans l’administration Gonzalez. Elle y a aussi contribué à réformer le système des retraites. Dans son dernier poste, ministre de l’administration publique, elle a supervisé le déploiement du plan de relance. Elle passe pour une négociatrice tenace.
En tête des maux dont souffre l’économie espagnole figurent, outre le poids excessif de l’immobilier, l’endettement du secteur privé, les obstacles bureaucratiques qui freinent les affaires entre les 17 provinces du pays, et la rigidité de la législation sur l’emploi. Ainsi, un employé licencié reçoit 45 jours d’indemnité par année d’ancienneté ; s’il a passé quinze ans dans l’entreprise, il reçoit ainsi l’équivalent de deux ans de salaire. Ces règles découragent l’embauche, jugent de nombreux observateurs.

P.S. : Vent, averses et fraîcheur sur Majorque, alors qu’il fait beau et chaud en Suisse. Le nouveau snobisme, c’est de pouvoir lâcher à ses amis « oh, je suis allé chercher le mauvais temps au Sud ». Pour le vélo, c’est tonique. Et quand il pleut, cela permet aussi de lire les journaux locaux au café et de relever la nouvelle ci-dessus.

jeudi 9 avril 2009

Entre la Suisse et l'OCDE, rien ne va plus...

Grosse, grosse colère! Le gouvernement suisse affirme que l'OCDE lui a caché les préparatifs de l'infamante liste grise des paradis fiscaux où la Suisse s'est trouvée prise au piège lors du dernier G20. Il ferme (en partie) le robinet du financement et se répand en déclarations vengeresses. Mise devant le fait accompli, la Suisse? Pas à en croire la lettre détaillée qu'Angel Gurria, le boss de l'OCDE, vient d'adresser au président de la Confédération Hans-Rudolf Merz. En fait, les signaux d'avertissement n'ont pas manqué. Simplement, la Suisse n'a pas voulu les entendre et a fait sa mauvaise tête. La méthode de l'obstruction avait bien fonctionné par le passé. Pas cette fois. Voici ce que devrait donner la prochaine visite officielle d'Angel Gurria dans la cage dorée suisse...

Le messager de bonnes nouvelles est en avance


Wells Fargo, dans l'imaginaire européen, c'est le coursier qui galope d'un bout à l'autre des Etats-Unis, sautant d'un cheval fatigué sur un frais. Yahaaaa! Un coup d'éperons et c'est reparti. Plus sérieusement, Wells Fargo, aujourd'hui quatrième grande banque américaine (elle a racheté Wachovia en décembre) et deuxième prêteur immobilier du pays, préannonce des résultats trimestriels bouclant sur un bénéfice de 3 milliards de dollars, alors que le dernier trimestre 2008 avait enregistré une perte équivalente. Du coup, l'échine des bourses est parcourue d'un frisson d'espoir. D'autant plus que Morgan Stanley, JP Morgan, Citigroup, HSBC, Deutsche Bank et Credit Suisse ont toutes laissé entendre que l'année n'avait pas trop mal commencé. Effets de manche? On verra la semaine prochaine, où tombent plusieurs résultats. On verra aussi quand le "stress test" imposé par le gouvernement américain aux banques systémiquement importantes aura livré ses résultats.

Cadbury et Mars assurent leur avenir dans le cacao


J’ai de la chance : au moment où je me lance sur un projet « cacao », il se passe pas mal de choses autour de cette matière première en ce moment. Il y a un mois, le britannique Cadbury annonçait son intention de certifier « fair trade » le chocolat utilisé dans la confection d’une de se barres-vedettes. Ce jeudi, Mars dit vouloir assurer une filière « durable » d’approvisionnement pour tous ses produits (dont les barres du même nom, les Snickers et les M&M;’s entre autres) d’ici à 2020. Mars étant le No 1 mondial du chocolat et de la confiserie, son intention, plus large que celle de Cadbury, pèse aussi plus lourd.
« Fair trade » et approvisionnement durable ne signifient pas la même chose. Dans le premier cas, un organisme indépendant - il en existe plusieurs - certifie que le producteur a reçu une rémunération équitable pour la marchandise vendue aux intermédiaires, puis à des groupes internationaux. Le procédé est devenu assez courant pour le café dans les années 90, il est beaucoup moins répandu dans le cacao, où la petite taille des exploitations rend le contrôle plus difficile. Par ailleurs, plusieurs ingrédients entrent dans la composition du chocolat, ce qui complique les choses.
Le label « fair trade » suscite pas mal de scepticisme chez les professionnels, qui y dénoncent un outil de marketing et les effets pervers, comme la distorsion de concurrence. Qu’est-ce qui vaut mieux: que quelques producteurs ivoiriens soient mieux traités que les autres dans une filière globalement inefficace et corrompue, ou que la majorité des producteurs ghanéens touchent des revenus pas mirobolants mais corrects grâce à une filière nationale qui semble mieux fonctionner (c’est une des hypothèses que je devrai vérifier ces prochaines semaines) ? En 2008, Alan Sidwell a publié pour l’Adam Smith Institute un étude dont le titre, « Unfair Trade » résume le peu de bien que l’auteur pense des produits équitables. L’Adam Smith Institute est connu pour ses thèses très libérales et favorables au libre-échange sans entraves (que défend aussi Sidwell), mais ses arguments ne peuvent être balayés d’un revers de main.
L’approvisionnement durable est un souci général à propos du cacao, dont près de 40% provient de Côte d’Ivoire, un pays instable dont la production tend à décliner, et où les plants ne sont pas renouvelés. Certes, d’autres pays - Indonésie, Vietnam - montent en puissance, mais l’Afrique reste la première source, pas toujours fiable, de cacao. Les circuits y ont parfois des allures de western. Le projet de Mars est donc ambitieux. Pour l’instant, ce sont plutôt les intermédiaires anglo-saxons, comme Cargill, Archer Daniel Midland, ou suisses comme Barry Callebaut, qui ont supplanté les acteurs ivoiriens et français dans la filière (d’après le livre de Jean-Pierre Boris, « Commerce inéquitable ») et tentent d’y mettre de l’ordre et de la contrôler, avec un succès variable.
Le cacao est une denrée volatile. C’est gênant pour un géant comme mars, qui fait 10 milliards de dollars de chiffres d’affaires avec ses produits. C’est gênant pour toute l’industrie, qui consomme 3,5 millions de tonnes de cacao (dernières estimations) et dont les ventes globales tournent autour de 60 milliards de dollars. Mars, une société familiale qui communique très peu, ne fait pas de la philanthropie en investissant dans l’approvisionnement : elle vise à consolider sa place de leader face aux concurrents Nestlé, Cadbury et autres.

mercredi 8 avril 2009

Faillites

Le nombre d'entreprises en défaut de paiement en mars a été le plus élevé depuis la dépression de 1929, relève Moody's. Le taux passe de 5,2% à 7% sur un mois (7,4% aux Etats-Unis, 4,8% en Europe). Le pic devrait être atteint au quatrième trimestre.

Pour l'OCDE, tous les moutons sont gris

Il n'y a plus de liste noire de paradis fiscaux: après l'Uruguay, le Costa Rica, les Philippines et la Malaisie ont promis-juré qu'elles feraient des efforts pour devenir plus coopératives en matière d'évasion fiscale. Du coup, les quatre moutons noirs dénoncés le 7 avril dernier par l'OCDE rejoignent l'enclos où pâturent 38 moutons gris, dont l'helvétique, qui digère assez mal d'être assimilé à cette compagnie bêlante. Nous, la septième place financière du monde, un des premiers partenaires commerciaux de l'Union européenne! On attend avec impatience l'affiche que l'UDC, le parti de Christoph Blocher, va tirer de tout cela.

Recyclage pour les banquiers


La Société américaine des Ingénieurs a trouvé un joli slogan pour attirer de nouvelles vocations : « Les ingénieurs créent de la vraie richesse en résolvant des problèmes plutôt qu’en créant de la valeur sur papier en jouant avec les marchés ». Le message s’adresse bien sûr à l’armée des banquiers démobilisés par la crise - on estime que 125 000 d’entre eux ont perdu leur travail l’an dernier. Un certain nombre d’entre eux avaient reçu une formation scientifique de haut niveau et figuraient sur la liste des plus hauts salaires, mieux payés parfois que certains directeurs. Ce n’est pas une fascination pour la construction théorique des CDS, CDO’s et autres CLO’s qui avait réorienté leur carrière, mais bel et bien l’appât du gain.
J’avais rencontré un tel transfuge il y a des années. Diplômé de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, il avait, presque par jeu, écrit un pavé de 500 pages truffé de références autour de cette question : pourquoi la civilisation occidentale l’a-t-elle emporté sur les autres ces derniers siècles ? Quels facteurs font que certaines sociétés se développent alors que d’autres stagnent ? Sa réponse, pour autant que je m’en souvienne, tournait autour de deux éléments : le degré de concurrence entre les « princes » et autres autorités politiques se partageant le territoire donné, ainsi que la forme des ses côtes, leur longueur étant un facteur d’échanges accrus. Peu après cette publication, le gars avait complètement changé de cap, direction la banque justement. Je ne sais pas ce qu’il y est devenu.
Tandis que La City et Wall Street continuent de mettre à pied des dizaines de milliers de banquiers, une étude est de plus en plus citée : celle de Thomas Philippon et Ariell Reshef. Ces deux chercheurs américains ont étudié les salaires dans les banques sur une très longue période et relevé deux périodes où ils ont sensiblement dépassé ceux de professions comparables - une dans les années 20, et une dans les années 90, dues à la dérégulation et à la spéculation. Entre les deux, là est le constat intéressant, les salaires sont restés stables, sur une longue période. Ce qui voudrait dire, si l’histoire se répète, que la chute actuelle des bonus et rémunérations ne serait pas qu’un phénomène passager.
Mais que feront les banquiers démobilisés ? La planète ne manque sans doute pas de problèmes à soumettre à des ingénieurs pointus : trouver des moyens de survivre à la fin de l’âge du pétrole, organiser la mobilité effrénée, éviter une crise alimentaire, mieux connaître les mécanismes de la vieillesse. L’enseignement lui-même peut accueillir leurs compétences. C’est moins bien payé que chez Lehman Brothers ou UBS, sans doute, mais comme disait George : « What else » ?
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dimanche 5 avril 2009

La deuxième décennie perdue du Japon

A force de suivre le moindre indicateur de la première économie mondiale, on tend à négliger la seconde, le Japon. The Economist publie à son sujet quelques chiffres qui donnent à réfléchir. Au quatrième trimestre 2008, le produit intérieur brut a chuté de 12% en rythme annualisé, le pronostic pour 2009 tourne autour de -6,6%. L’image est surtout troublante sur le long terme : depuis 1993, l’économie japonaise a fait du surplace. En réalité, elle a été tirée en bas par un formidable trou d’air immobilier dans les années 90, a vécu une reprise modeste de 2004 à 2007, puis un nouveau plongeon causé cette fois par la chute de ses exportations.
Le Japon est-il trop dépendant de ces dernières ? Pas plus que l’Allemagne ou la Suisse. La consommation intérieure cale aussi. En février, les dépenses des ménages ont baissé de 3,5% en termes réels sur 12 mois, les salaires de 2,7%. Malgré un plan de relance qui pourrait devenir un des plus importants des pays du G7, malgré des banques largement assainies qui prêtent plus qu’ailleurs, les perspectives sont sombres, car la machine exportatrice ne reprendra pas de sitôt son rythme d’il y a deux ans en arrière.
Dans ce pays, il y a pourtant des gens qui ont de l’argent : les aînés. Leur épargne équivaut à cinq fois leur revenu disponible - le taux le plus élevé du G7. Pourquoi thésaurisent-ils ainsi ? The Economist tente deux explications. Premièrement, les transferts financiers aux enfants sont taxés comme des revenus ordinaires, ce qui dissuade les parents de consentir de tels gestes. Ensuite, les aînés conservent un gros bas de laine car il ont peur de n’avoir pas assez à disposition pour financer leur fin de vie, à cause d’un système de retraite et de prise en charge notoirement mal organisés, perclus de règles inefficaces.
La « deuxième décennie perdue du Japon » devrait interpeller les autres pays développés, conclut l’hebdomadaire. Ils sont confrontés au même problème du vieillissement de la population et traversent, avec quinze ans de retard, la même secousse que celle dont l’archipel nippon a tant de peine à se remettre.

Les conseillers clientèle d'UBS sont bel et bien privés de voyage


L'information donnée ici même il y a quatre jours a été confirmée par un porte-parole d'UBS à l'hebdomadaire SonnatgsBlick: plus d'un millier de gestionnaires de fortune de la banque ne peuvent jusqu'à nouvel ordre sortir du pays pour voir leurs clients étrangers, selon les instructions données par la nouvelle direction la semaine dernière. En attendant sans doute que les pressions, américaines entre autres, se calment, ce qui ne semble pas être pour demain.

samedi 4 avril 2009

Petit suivi sur l'assouplissement comptable aux Etats-Unis

Dans un précédent message, je relayais les inquiétudes de certains observateurs face à une proposition du Financial Accounting Standards Board (FASB)afin d'assouplir les principes comptables aux Etats-Unis. La discussion a été menée discrètement, dans l'ombre du G20.
Eh bien la mesure a été est adoptée, le 2 avril, en même temps que le communiqué du G20. Ce changement permet aux sociétés en difficulté d'enjoliver leurs résultats en relativisant l'application de la norme "mark-to-market". Willem Buiter du FT commente la décision sur son blog, sans tendresse.
Moralité: prenez avec de longues pincettes les bilans botoxisés que présenteront les sociétés américaines ces prochains trimestres. Et ne croyez pas les politiciens (même - surtout? - sympathiques et de centre-gauche comme Barack Obama)quand ils parlent de reprendre en mains les règles de la finance.

Les ventes de chocolat aussi pâtissent de la crise

Une petite nouvelle chocolat, pour enchaîner sur le projet "pistes du cacao" décrit dans le message précédent. La consommation est en baisse, contrairement à certaines niaiseries récemment communiquées ("en temps de crise, les gens apprécient un peu plus de douceur"). Un négociant rencontré l'autre jour m'a confirmé qu'on attend avec souci les chiffres allemands de broyage pour avril. La baisse pourrait être plus prononcée que les pourcentages annoncés dans cet article. On suivra avec intérêt le marché du chocolat de luxe, qui a connu un fort développement ces dernières années. Une "montée en gamme" qui n'est pas sans parallèle avec celle qui s'est produite dans l'horlogerie. On peut s'attendre à un coup de sac.

Coupé-décalé

Quelques petits signes d'espoir sur l'économie mondiale ce samedi, même si le taux chômage aux Etats-Unis (qui est plutôt une photographie du passé)atteint 8,5% et que 663 000 emplois y ont été détruits en mars.
Mais ce n'est pas de ça que je veux parler ce matin. Laissons la planète digérer les résultats du G20 et la Suisse son humiliation diplomatique en matière de secret bancaire.
Je voudrais dire deux mots d'un projet qui m'occupera ces trois prochains mois: les pistes du cacao. Les Suisses sont non seulement les plus gros consommateurs de chocolat au monde, ils ont aussi réussi ce qu'on pourrait appeler une formidable captation d'image autour d'un produit confectionné pour l'essentiel avec des ingrédients importés. Au fond, c'est un peu le même mécanisme qu'avec le secret bancaire: vous prenez une matière première d'origine étrangère(des placements financiers, du cacao), vous l'enveloppez dans un emballage scintillant et une communication bien ficelée (la discrétion dans un cas, la qualité, la santé et l'hygiène dans l'autre), et vous "suissisez" le tout. Mes compatriotes Helvètes ont tort de geindre: nous sommes les as du marketing!
A ce sujet, l'exposition "Le monde selon Suchard" qui s'ouvre ce week-end à Neuchâtel mérite largement une visite. Elle regorge de trésors iconographiques, dans une superbe mise en scène!
Pour faire du chocolat, il faut donc du cacao. C'est une matière première mythique (à la fois monnaie et "boisson des dieux" chez les Aztèques) et paradoxale. On fait des douceurs avec, mais sa production et sa commercialisation sont soumises des aléas plus ou moins violents: travail (parfois escalavage) d'enfants, filières perturbées par la corruption ou le rançonnage lors de conflits civils, concurrence féroce entre pays et grands groupes industriels, etc. C'est aussi un bon résumé des enjeux de la mondialisation entre les pays développés et les producteurs.
Comment arbitrer les intérêts des différents maillons de la chaîne? Comment les multinationales remplissent-elles sur le terrain les engagements qu'elles prennent auprès des (nombreuses) ONG qui les tiennent pour indirectement responsables des conditions de production? Quels sont les progrès réalisés, réalisables? Que vaut la filière "fair trade"? Les petits acteurs ont-ils une chance face aux géants, les négociants traditionnels face aux hedge funds qui ont déboulé dans ce secteur?
Telles sont quelques-unes des questions qui vont m'occuper. C'est vaste, et je suis en train d'organiser la façon d'aborder tout cela (un peu à la manière d'Erik Orsenna, dont j'aime bien les livres-récits sur le coton et l'eau). Bien sûr, je veux me rendre sur place, en Côte d'Ivoire et au Ghana notamment, qui produisent à eux deux 70% du cacao mondial. A première vue, ce n'est pas aussi simple qu'on pense pour la Côte d'Ivoire. Ambiance.
Hier après-midi, je téléphone à Abidjan pour prendre contact avec une société de surveillance, correspondante d'un négociant suisse, dont je tairai le nom pour une raison qu'on va comprendre. L'interlocuteur est visiblement réticent. "Je dois encore demander l'autorisation à la centrale". Puis: "Si vous aviez opté pour la banane, je ne dirais pas... Mais là, vous avez choisi une filière dangereuse. Faites très attention, surtout annoncez-vous, et faites-vous accompagner."
Il faut dire qu'en 2004, le journaliste français Guy-André Kieffer qui enquêtait sur les malversations de la filière cacao ivoirienne a disparu. On n'a jamais retrouvé son corps. Depuis, 23 membres de la filière ont été arrêtés pour corruption en 2008, et deux enquêteurs officiels ont été nommés pour faire la lumière sur leurs actes. Manque de pot, l'un d'entre eux a été violemment percuté il y a deux semaines par une voiture dans la ville de Gagnoa. Hospitalisé dans un état critique, il devait être transféré en France pour plus de sécurité, mais est mort à l'hôpital la semaine dernière. Entretemps, le rapport presque terminé qu'il avait rédigé a brûlé avec sa maison dans un incendie.
Bon, on ne va pas se décourager pour autant. L'Afrique - que je connais peu - n'est-elle pas une "terre de contrastes" comme disaient les livres d'images à coller soi-même qu'éditait dans mon enfance Nestlé-Peter-Cailler-Kohler? Prenez la Côte d'Ivoire: le arnaques y sont innombrables et dénoncées sur tous les sites web des ambassades. Or certaines d'entre elles ont donné naissance à un courant musical qui a fait fureur au début des années 2000, le "Coupé-Décalé". Le chanteur ivoirien Lino Versace vient de sortir un nouveau disque qui s'en inspire. Réfractaires au bling-bling, s'abstenir de regarder ce qui suit...

jeudi 2 avril 2009

Pour une brassée de milliards, le FMI veut bien accélérer un peu ses réformes


1100 milliards de dollars, ça fait riche. Peu importe qu'une partie de cette somme reprenne des engagements déjà annoncés ou dépende de mécanismes à préciser, le G20 a obtenu son petit effet ce jeudi 2 avril.
J'ai écrit précédemment le scepticisme qu'inspirent ces pelletées d'argent déversées sur l'économie mondiale alors que le système financier n'est pas en mesure de l'oxygéner efficacement. Mais l'heure est à l'optimisme, les marchés sourient, clic-clac la photo de famille est réussie.
C'est surtout au Fonds Monétaire International que le champagne coule à flots. Selon le point 5 du communiqué officiel, l'organisation verra ses ressources triplées à 750 milliards de dollars, et une nouvelle allocation de droits de tirages spéciaux à hauteur de 250 milliards de dollars est prévue, notamment pour aider les pays émergents et stimuler le commerce mondial.
Face à un cadeau aussi sompteux, le FMI ne pouvait faire moins que remercier les généreux donateurs et et assurer ses 185 membres que la réforme des quotas sera accélérée au début de l'année 2011. Les quotas? C'est le mécanisme qui règle le poids de chaque pays et ses droits de vote au sein de l'institution, en pour-cent du total. Une consultation de la liste actuelle montre le classement suivant:
1. Etats-Unis: 16,77%
2. Japon: 6,02%
3. Allemagne: 5,88%
4. France et Grande-Bretagne: 4,86%
6. Chine: 3,66%
7. Italie: 3,19%
8. Arabie Saoudite: 3,16%
9. Canada: 2,89%
10. Russie: 2,69%
11. Belgique: 2,09%
12. Inde: 1,89%
13. Brésil: 1,38%
Amusant, non? La Belgique "pèse" plus que l'Inde ou le Brésil, et l'Arabie Saoudite presque autant que la Chine. Le FMI a été conçu par et pour les Etats-Unis et ses alliés en 1945. Le voici soudainement plus riche. Il lui reste à refléter plus honnêtement le monde tel qu'il a évolué.

Madame l'institutrice a rendu les travaux


Qui sont les bons élèves? Les autres? Voici la dernière liste OCDE des pays classés selon leur zèle à appliquer les standards en matière de coopération fiscale. Le fait que cette liste ait été établie sous dictée américaine et britannique, la Suisse observant la scène à la jumelle, aurait-il quelque rapport avec le résultat, ou sommes-nous juste un peu paranoïaques sur nos cimes neigeuses?

La priorité qui sera mise sous le tapis au G20, n'en déplaise à Angela Merkel et Nicolas Sarkozy


"Le temps des sommets inutiles est derrière nous" (Nicolas Sarkozy). "Il n'est plus temps de cacher les choses sous le tapis" (Angela Merkel). Que de martiales injonctions au jour J du G20! Hélas, elles ne sont guère crédibles.
Nicolas Sarkozy est obsédé par les paradis fiscaux et la régulation financière. Les premiers ont été, au mieux, une courroie de transmission secondaire dans la crise actuelle, ainsi que le réceptacle des bénéfices passés; s'acharner sur eux est irrelevant par rapport aux événements actuels, je ne suis pas le seul à le penser. Quant à la régulation, elle est à double tranchant: mal conçue (ainsi pour les banques avec Bâle 2, où les autorités régulatrices sont bien peu autocritiques), elle crée autant de problèmes qu'elle n'en résoud.
Quant à Angela Merkel, elle se comporte comme si la machine exportatrice allemande connaissait des ratés passagers que les programmes de relance (des autres) suffiront à faire redémarrer.
Les "global leaders" se bercent et nous bercent d'illusions. Comme l'écrit le banquier Konrad Hummler, dont les analyses détaillées de la situation méritent toujours un large détour, c'est surtout de compréhension, d'analyse pertinente dont on a besoin avant d'administrer les mauvaises potions au malade.
Le problème numéro un, on ne le répétera jamais assez, est le système financier, toujours bloqué et plongé dans une confusion totale dix-huit mois après le début de la crise. Quelles sont les banques entièrement nationalisées, partiellement nationalisées, au bénéfice d'une garantie d'Etat, d'une garantie implicite, supposée ou réelle? Comment la concurrence fonctionne-t-elle (ou plus) entre elles? Quel rôle et quel avenir pour des organismes para-financiers géants tels qu'AIG, Fannie Mae et Freddie Mac (ces fossoyeurs de l'immobilier américain que l'administration Obama arrose sans rechigner, parce qu'ils servent sa clientèle)? Le brouillard est total. Paul Volcker, l'ancien président de la Réserve Fédérale, avoue n'avoir jamais vu une telle pétaudière de sa vie.
Le FMI et le Forum pour la stabilité financière le rappellent ce jeudi: tous les efforts sont vains si on ne commence pas par apporter de la transparence sur la question brûlante des actifs toxiques, afin de savoir quelles banques sont solvables et lesquelles ne le sont pas. Pour revenir à l'illusion dénoncée par Konrad Hummler, les gouvernements (américain en tête) continuent d'agir comme si les banques étaient confrontées à un problème de liquidités, alors que c'est leur bilan qui vacille. Mais parler de nationalisation, de recapitalisation... ou de mise en faillite fait peur: il faut articuler des montants précis, prendre des décisions symboliquement chargées, assumer des licenciements massifs. Politiquement, c'est suicidaire à la fois face aux citoyens très en colère (on l'a vu hier à Londres) et face au lobby financier. Donc on bricole des plans dont le fonctionnement n'est compris que par des spécialistes, les effets pervers rarement dénoncés et la facture finale inconnue. Ce faisant, on prolonge l'agonie d'un secteur dont les observateurs s'accordent à dire qu'il a démesurément enflé ces vingt dernières années et devrait être réduit de 30 à 50%. Malgré les licenciements déjà annoncés, il en est encore loin.
Le sommet du G20 aurait pu être l'occasion de clarifier l'état des lieux et de s'entendre sur quelques principes pour les difficiles ajustements à venir. Or ce point sera justement "mis sous le tapis", n'en déplaise à Angela Merkel. Pour faire plaisir à Nicolas Sarkozy, on fouettera les paradis fiscaux, on se rassurera faussement avec un renforcement de la régulation, ce qui est aussi efficace que de prescrire un régime sans sel à un malade débarqué aux urgences suite à un arrêt cardiaque. Je ne dis pas qu'il ne faut pas réécrire une partie des règles du jeu de la finance, mais cela ne sert à pas grand chose tant qu'on manque de recul sur l'enchaînement des causes de la crise. Cela d'autant plus qu'un processus d'ajustement automatique s'est déjà mis en place pour corriger certains excès du passé. Le marché fonctionne encore, quoi qu'en disent ses détracteurs.
Le G20 fera des déclarations sur les plans de relance. Les analystes décrypteront dans le communiqué final ce qu'il reste des divergences entre les Etats-Unis (fonceurs) et l'Europe (prudente). La question est secondaire. Pour en revenir à l'image de notre malade, faut-il doper sa musculature quand celle-ci est mal irriguée par le système sanguin? Passons sur les difficultés inhérentes à tout plan de relance: son succès dépend de sa rapidité, du ciblage et de sa brièveté. Comme le relève le président de Nestlé Peter Brabeck aussi bien qu'UBS, les Etats sont en train de prendre le chemin inverse et d'hypothéquer leur marge de manoeuvre future, sans résultats probants dans l'immédiat. L'essentiel, maintenant, c'est de remettre la pompe financière en marche.
Le G20 prendra enfin de solennels engagements à lutter contre le protectionnisme. Les derniers jours ont vu fleurir les appels vibrants comme celui de Jean-Pierre Lehmann (Forum d'Evian) ou de la Chambre du commerce internationale. Je n'ai rien contre les boy-scouts, mais voyons les choses en face: cette année, le commerce mondial se contractera de 6 à 7%, quoi qu'on fasse, selon les derniers pronostics du FMI et de l'OMC. C'est du jamais vu depuis 1945. La Banque mondiale a déjà dénoncé des dizaines de petites ou grandes mesures protectionnistes prises par les Etats depuis quelques mois. Nous nous trouvons dans une phase d'ajustement majeure et douloureuse de l'économie mondiale. Jusqu'en 2007, le consommateur américain faisait tourner les usines chinoises, qui se fournissaient en machines en Europe, qui investissait dans les pays émergents (dit très schématiquement). Aujourd'hui, les Américains épargnent. Chaque dollar qu'il ne dépensent plus en biens importés - chinois ou autres - a un effet multiplicateur sur les les usines des fournisseurs, et sur les fournisseurs des fournisseurs.
Combien de temps cela durera-t-il? C'est LA question. Parlez à n'importe qui en ce moment, vous entendrez un chiffre situé entre 20 et 40%: baisse des commandes, du chiffre d'affaires au premier trimestre, de la publicité dans les journaux, etc. Instinctivement, on se dit que l'économie, même dans un choc comme l'actuel, ne peut pas se contracter dans de pareilles proportions. Il y a donc un effet déstockage, un effet peur aussi. Le premier devrait s'atténuer ces prochains mois, le second dépend d'un minimum de retour de la confiance. Et, au risque de me répéter, cette dernière dépend plus d'une stabilisation du système financier que du communiqué du G20.

mercredi 1 avril 2009

En exclusivité, le communiqué du G20 qui sera publié ce jeudi 2 avril

Une note interne d''UBS qui n'est peut-être pas un poisson d'avril

"Dear colleagues,

We place compliance at the forefront of our business priorities alongside our determination to continue to strive for profitability despite difficult market conditions. At the same time, the industry is confronted with a debate about the legitimacy of bank client confidentiality and related regulatory scrutiny of cross-border offerings of wealth management services.
For these reasons, UBS has launched a comprehensive review of its strategy and its compliance framework with respect to cross-border wealth management business conduct. The aim is to strengthen the compliance framework worldwide by issuing country-specific policies and supplemental instructions for our offering. The program will provide clear instructions on what is allowed and what is not in a given country.
Our client base is characterized by multiple nationalities, domiciles and complex relationships involving different business locations and jurisdictions. In this dynamic environment, compliance with all applicable laws and regulations is challenging. We want our client-facing staff to be confident that they are performing their activities in a lawful way and are therefore undertaking a full review of all applicable requirements. Given the complexity and the scope of issues to be addressed, it will take some time to conclude this review. We will inform you about the progress of the program at the earliest opportunity.
Pending the finalization of our strategy and our compliance review for cross-border wealth management services, we will extend already existing travel restrictions to all client-facing WM&SB; staff, including employees of P&S;, globally and across all booking centers of WM&SB.;
The international travel restrictions apply as follows, with immediate effect:

• In principle, international travel plans of client facing staff will be ceased.
• Any planned and already pre-approved travel arrangements need to be reviewed by the respective BA head and regional Legal & Compliance.
• Limited exceptions apply, provided travel plans:
(i) are in compliance with existing policies, laws and regulations
(ii) can be clearly justified and
(iii) have been approved by both respective BA heads and regional Legal & Compliance.
Requests for approval must first be submitted to the respective BA heads.
We are fully aware that this decision will affect your ability to interact with some of your clients. We ask you to use appropriate means of approaching them or responding to their inquiries in line with internal policies. When calling, writing or meeting your clients in your booking center, you can explain that UBS has implemented this measure to be certain that we comply with all rules and regulations.

We are committed, as never before, to continuing to provide high-quality advice and service for all of our clients, and we want to do it in a way that is sustainable and in line with the applicable regulatory framework. Full compliance with laws and internal rules at all times and under all circumstances is a must.
Our executive team will be available over the next days and weeks to discuss any questions and concerns you may have in dedicated conference calls.
Thank you for your support."
(envoi anonyme)

Mon poisson d'avril préféré...

...Ici.

Peter Brabeck: met en garde contre les effets inflationnistes des plans de relance


Le président de Nestlé a donné une interview vidéo au Financial Times. Ce qu'il dit est souvent intéressant, axé sur le long terme. Retenons ici sa mise en garde: les plans de relance de certains pays sont les germes d'une prochaine crise. "Ils signifient que la planche à billets va se mettre en branle, et ce sera le début de l'inflation." La plupart des économistes et responsables ont en ce moment les yeux fixés sur le danger inverse, la déflation. Pour Peter Brabeck, les mesures visant à dégripper le système financier sont "absolument essentielles". En revanche, il s'inquiète de constater que l'intervention des gouvernements dans l'économie, qui devait être aussi brève que forte, se mue en une action "prolongée et superficielle". Par ailleurs, il estime que les prix des denrées alimentaires augmenteront de 3 à 4% en 2009 et que les pays les plus pauvres en sentent l'effet.

Un livre pratique sur la Chine

Pour ceux qui n'ont pas tiré un trait sur le potentiel de la mondialisation, Paul Thaler, avocat au bénéfice d'une longue expérience en Chine,publie China Business Law, un ouvrage dont on peut voir la présentation ici. C'est aussi l'occasion de signaler le travail de Gérald Béroud sur son site Sinoptic, pertinent et actualisé sur les relations Suisse-Chine.