En sortant d’Abidjan, direction Nord, on longe les quartiers populaires où les étals des vendeurs, les « maquis » (le terme local pour désigner un restaurant minimaliste en plein air), les mécaniciens et les cimetières de camions reçoivent leur ration quotidienne de poussière et de bouffées noires de diesel. Après une quinzaine de kilomètres, on tourne à droite, et bientôt apparaissent des casernes aux murs lépreux. Une grande place en terre battue ombragée par de rares arbres est traversée de taxis bleus tandis qu’une foule fait la queue le long d’un mur. C’est jour de visite à la MACA - la Maison d’arrêt et de correction.
Ce samedi matin, j’y apporte les deux premiers tomes de « Millenium » à un détenu qui doit trouver le temps long. Il y a un an encore, il exerçait des responsabilités dans la filière cacao ivoirienne. En juin 2008, vingt-trois de ses dirigeants ont été écroués. On leur reproche d’avoir prélevé à usage personnel de gros montants sur ceux, encore plus énormes, encaissés auprès des producteurs. Mais ils restent pour l’instant « à disposition de l’enquête » et attendent leur acte d’inculpation. La filière provisoire qui les a remplacés n’est guère plus efficace, mais en Côte d’Ivoire « tout est politique » répondent volontiers les interlocuteurs, évacuant ainsi la discussion sur le fond.
Il n’y a pas une, mais deux MACA, m’a-t-on prévenu. La plus sombre est la section de ceux qu’on appelle les « blindés », où un blanc pénètre difficilement, sauf peut-être s’il fait partie d’une ONG anti-sida. Et puis il y a une sorte de MACA première classe où, moyennant finances, on peut se faire apporter une nourriture convenable, partager une cellule à quatre, voir la TV et les journaux, parfois même profiter d’un téléphone mobile.
Dès notre arrivée sur la place en terre battue, nous sommes rejoints par un balèze arborant crâne rasé, lunettes de soleil et un T-shirt moulant noir où ressort l’inscription blanche « police pénitenciaire » - on se croirait dans la série « Les Experts ». Un billet a discrètement glissé de main à main, et nous voici déjà devant l’entrée de la prison sous le regard (apparemment) impassible de la foule qui, elle, attend. Il faut remettre un document d’identité au policier, passer une fouille rapide, puis nous pénétrons dans une grande salle en béton où le brouhaha des conversations, en tête-à-tête ou en groupe, se double du cliquetis d’une batterie de ventilateurs sur pied. L’endroit est sommaire, vieillot, mais pas sordide. Animé, sans excitation.
L’homme nous attend au fond, dans une sorte d’alcôve dont le bleu a été progressivement mangé jusqu’à hauteur d’homme par les graffitis. Cinq ou six compagnons sont assis avec lui contre les murs, sur des chaises de plastique. Comment sont les conditions de détention ? « Supportables, à part le fait d’être enfermé », dit-il. Geste de pudeur africaine, il part d’un rire de gorge, la tête en arrière, quand il ne veut pas trop entrer dans les détails. Le moral n’est pas mauvais. Je relève néanmoins cette phrase en suspens : « Parfois, on se retrouve seul à faire son examen de conscience, et on réfléchit à l’enchaînement de circonstances par lequel on s’est retrouvé ici… » Difficile d’être plus précis sur les reproches qui lui sont adressés, car la justice n’a pas encore fait son travail, et nul ne sait quand et comment elle sera rendue.
Dans la mesure où la politesse et le lieu le permettent, j’oriente la discussion sur les problèmes endémiques de corruption et d’inefficacité qui font que le planteur ivoirien touche systématiquement moins que ses voisins par rapport au prix du marché mondial. « Vous avez fait votre travail, vous irez voir dans les villages, et vous me redirez vos conclusions », répond mon interlocuteur. C’est ce que je vais faire dès ce lundi. Plutôt que de répondre directement, il s’en prend aux donneurs de leçons de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international qui ont exigé et obtenu dans les années 90, en échange de l’aide apportée à la Côte d’Ivoire en crise, le démantèlement de la Caistab, la fameuse caisse de stabilisation étatique qui fixait les prix et servait d’amortisseur par rapport aux fluctuations du marché. On sait que les Africains chargent volontiers l’Occident de tous les péchés, et que la Caistab, notoirement surdotée en effectifs, voyait une part croissante de ses revenus filer dans les poches du régime. N’empêche que son démantèlement anarchique a débouché sur une catastrophe. Là, on ne peut donner tort aux Ivoiriens. D’ailleurs le contre-exemple du Ghana voisin, que je vais aussi essayer d’approfondir, est parlant : les Ghanéens ont conservé un organe étatique, le Cocobod, pour organiser la filière, et il y a quelques semaines, un négociant peu suspect de sympathies socialistes me disait que la filière ghanéenne fonctionne nettement mieux que l’ivoirienne.
Trois quarts d’heure ont passé. Le balèze de tout-à-l’heure me raccompagne vers la sortie. Sur la place en terre battue, trois jeunes gens ont veillé sur la voiture, mis un carton sur le pare-brise pour la protéger du soleil. Il n’y a pas de sot petit métier. Nous leur laissons 200 francs CFA (50 centimes), qu’ils de partagent âprement tandis que nous repartons.
Quelques heures plus tard, aucun contraste ne pourrait être plus saisissant que le défilé de mode « Afrik Fashion Show » auquel je me glisse comme « paparazzo » d’un soir dans les jardins de l’hôtel du Golf. « Je n’ai vu aucune pub, il n’y aura pas un chat », craignaient les complices qui m’ont introduit. Tu parles. L’endroit est bondé d’une bourgeoisie opulente, de jeunes femmes félines dont le maquillage luit sous les projecteurs, de ministres, d’un délégué de l’ONU, de vedettes de la TV, de la presse et du show-biz. Les voilà donc, les restes de la « Manhattan des Tropiques », de la « Perle de la lagune » (cette dernière aujourd’hui largement transformée en cloaque). L’Abidjan branché veut y croire, ça se sent aux nombreux discours officiels qui ouvrent la soirée. « C’est l’occasion de rassurer tous les invités ici réunis que la paix est de retour en Côte d’Ivoire », dit Sidiki Konake, ministre du tourisme et de l’artisanat. Ses collègues évoquent sur tous les tons la «sortie de crise», formule magique qu’on brandit comme un gri-gri. La date précise des élections n’est pas encore fixée, les rebelles n’ont pas rendu leurs armes, mais virevoltent les robes pailletées : ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de se changer les idées.
La quinzaine de créateurs de mode ivoiriens ou de pays voisins invités ce soir y contribuent d’ailleurs avec talent. Ce n’est pas ma spécialité, loin de là, mais je suis fasciné par les couleurs chamarrées, le tombé élégant des tissus, leur variété, la fraîcheur des créations. Pathe’o, dont Mandela et nombre de chefs d’Etat portent les chemises confectionnées à Treichville, est déjà une référence internationale, mais il y a là aussi Patrick Asso, Anderson D ou Habib Sangare, qui ne sont pas en reste. Les roucoulantes célébrations des speakerines sur la créativité ivoirienne ne sont pas dénuées de fondement.
Seulement c’est long - très long. Commencé à 21 heures 30, le défilé s’éternise jusqu’à une heure du matin. C’est mon premier, et en plus je me trouve placé pile au bout du podium, à l’endroit où les mannequins figent leur pose mi-« tu t’es regardé, minable ? », mi-« tu montes chéri ? » pour s’offrir, langoureuses et inaccessibles, aux faiseurs d’images. J’avoue que ça surprend, quand on n’a pas l’habitude. En plus, celles-ci font leur premier show en public et en rajoutent. Une en particulier semble aimantée par les objectifs, n’arrive plus à repartir, enchaîne les poses provocantes pour la plus grande joie des dandys d’Abidjan et de leur « go » (compagne), qui s’esclaffent avec bonne humeur (j’ai de bonnes photos, mais pas possible de les transférer pour l’instant, il faudra acheter Le Temps, là !)
Je finis par m’ennuyer ferme, envoie des SMS et pense à ce que m’ont déjà dit quelques personnes : la bourgeoisie moyenne de Côte d’Ivoire a été laminée par la crise des années 90 et la guerre civile larvée de 2002-2007. Restent les pauvres et les très riches, ces derniers quittant le défilé en faisant rouler doucement leur 4x4 sur la pelouse. Un ministre a annoncé un don de 20 millions de CFA (50 000 francs suisses) à l’organisatrice du spectacle. Un animateur a lancé un appel sur scène pour la voiture du rappeur Billy-Billy (excellent au demeurant) qui a brûlé. Apparemment, ça s’est réglé en coulisses grâce à un autre ministre. Ca se passe comme ça en Côte d’Ivoire, les petits cadeaux mettent la bonne humeur, personne ne semble s’en formaliser dans l’assistance - même pas mes accompagnatrices occidentales. Sur le chemin du retour, elles racontent l’histoire des trois crocodiles qui, empruntant un canal d’eaux usées à ciel ouvert, ont effrayé les travestis qui tapinaient dans la zone quatre. Les deux crocodiles les plus agiles ont eu le temps de fuir, pas le plus gros.
lundi 4 mai 2009
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