samedi 30 mai 2009
"Dead Aid" de Dambisa Moyo: une critique
D'une manière générale, les best-sellers vendus dans les aéroports m'attirent peu. J'ai commencé par reposer sur la pile "Dead aid", de Dambisa Moyo (photo), d'autant plus que le livre exhale le parfum trop capiteux d'une opération marketing bien menée. Voci une belle et intelligente Africaine, employée par Goldman Sachs, qui vient nous dire que les quelque mille milliards de dollars d'aide dépensés en 50 ans pour le continent noir se révèlent inefficaces - pire que ça: néfastes. Autrement dit, stoppez tout (sur cinq ans, recommande-t-elle tout de même, bonne princesse), et tout ira mieux. Ce conte de fées à l'envers semble trop beau pour être vrai.
Des résultats, parfois
Revenant de trois semaines en Afrique, j'avais en plus un contre-argument tout prêt dans la manche, un exemple d'aide qui donne des résultats: la lutte antisida. Souvenez-vous des prédictions apocalyptiques faites à propos de l'Afrique dans les années 90 - un cinquième à un quart de sa population allait périr du virus! Cela ne s'est pas produit, la proportion de personnes atteintes recule dans la majorité des pays, beaucoup vivent certes de terribles souffrances, mais plus nombreuses encore sont celles qui reçoivent des soins, en général gratuits. Ce n'est pas dû à la grâce de Dieu, mais bien à l'aide internationale. Elle est probablement pléthorique, bureaucratique, désorganisée, mais le résultat est là.
Dambisa Moyo évoque cette aide humanitaire, en vitesse, pour dire que ce n'est pas son sujet: elle se concentre sur l'aide structurelle aux Etats. Bon, mais elle aurait au moins pu prendre acte des progrès sur ce plan.
Dambisa Moyo se délecte aussi d'exemples faciles, comme celui de Mobutu offrant le vol en Concorde aux invités à l'anniversaire de sa fille juste après avoir obtenu une aide occidentale massive. Là, j'ai envie de lui répondre ceci: que penses-tu des grands patrons de banques d'affaires américaines (les pairs de ton employeur Goldman Sachs) venus en jet privé ou en limousine à Washington mendier l'aide de l'Etat après avoir foutu le système financier en l'air par leur incompétence et cupidité? Ta gueule, hé, minette!
L'aide corrompt
Bon... cet échange ne menant pas très loin, j'ai quand même fini par ouvrir le livre, d'autant plus qu'un article du Financial Times m'intriguait. Selon lui, les thèses de Dambisa Moyo rencontrent un bon écho en Afrique, notamment auprès de certains chefs d'Etat. Diable! si même les bénéficiaires de l'aide applaudissent à la suggestion qu'on la supprime, il faut y voir de plus près...
A vrai dire, il n'y a pas de révélations dans "Dead Aid". C'est plutôt l'organisation claire, documentée et concise des arguments qui donne au final l'impression que ce livre vient à son heure et qu'il est nécessaire. Dans les discussions de la presse anglo-saxonne à son sujet, j'ai lu qu'on lui reproche des thèses "simplistes". Mais on ne disait pas en quoi elles étaient fausses.
Dambisa Moyo écrit que l'aide finalement considérable versée à l'Afrique ne s'est pas accompagnée d'un surcroît de croissance, au contraire. C'est historiquement incontestable. Elle souligne les absurdités du système - le service de la dette qui mange les recettes, les Etats occidentaux qui donnent d'une main et étouffent les économies africaines de l'autre par le protectionnisme agricole: personne ne nie plus ces absurdités, simplement il manque la volonté politique de les corriger. Elle affirme que l'aide, loin de combattre la corruption, l'entretient et l'encourage. L'aide représente pour l'Etat qui la reçoit une forme d'impôt extérieur commode, assez stable malgré les récriminations régulières et généralement impuissantes des donateurs. Les comptes truqués que le receveur rend aux donateurs extérieurs sont pour le premier une solution plus facile que s'il devait rendre ces comptes à ses propres contribuables.
L'erreur du pardon
L'auteur s'en prend aussi à une vache sacrée: l'industrie de l'aide, qui défend davantage ses propres intérêts que ceux de ses "clients".
Ce point saute aux yeux quand on voyage en Afrique. Dans les beaux quartiers d'Accra, des poteaux indiquent à chaque coin de rue l'adresse d'au moins trois délégations, bureaux, ONG et autres associations dont la noble et commune mission est d'aider le Ghana. J'ai rencontré un comptable français payé par l'UE pour aider les fonctionnaires locaux à coordonner leur façon d'inscrire les montants versés par Bruxelles dans les différents postes du budget national. Ca devient pointu! Le brave consultant vit à l'hôtel (cent dollars par jour), avec voiture et note de frais. En m'intéressant à la question du travail des enfants dans les plantations de cacao, j'ai découvert autant d'initiatives charitables qu'il y a de cacaoyers en Côte d'Ivoire (OK, là je fais un effet de style, mais il y en a vraiment beaucoup, et je suis persuadé que si leur budget était simplement redistribué aux familles, ces dernières s'en trouveraient mieux).
Bref, Dambisa Moyo "has a point" sur la bureaucratie de l'aide, comme disent les Anglais. Pourquoi les choses ne changent-t-elles pas? Pardi, il s'agit de bons sentiments, donc on pardonne tout. Eh bien non! Me reviennent à l'esprit ces mots de Thérèse Haury, une humanitaire française d'Abidjan à qui on ne la fait pas: "L'Afrique crève du pardon! Moi, je ne pardonne jamais."
La Chine a gagné
En fait, la partie la plus intéressante du livre est la seconde, la moins commentée. Dambisa Moyo nous dit en gros qu'en Afrique, les dés sont jetés, et que la Chine a gagné. C'est un constat que dressait déjà "Chinafrique" de Michel Beuret et Serge Michel. Il est encore plus cinglant ici. Les Chinois ne donnent pas dans la morale, mais dans l'efficacité. Quid des objections à propos de la main-mise chinoise sur les ressources naturelles, des visées géopolitiques sous-jacentes, du soutien aux régimes qui violent les droits de l'homme? Relisez attentivement ces objections: il n'y en a aucune qu'on ne puisse aussi opposer aux Européens ou Américains. Leurs contradictions mal vécues les ont amenés à s'enfoncer dans une jungle d'exigences bureaucratiques inextricables pour faire semblant d'appliquer leurs principes moraux. Au final, les Africains se tournent vers la simplicité et les résultats tangibles.
Un sondage d'AFP paru il y a quelques jours confirme l'opinion mitigée qu'ils ont des bienfaits de la démocratie. Le respect élémentaire des droits de propriété et des affaires, selon les observations de Hernando de Soto, vient d'abord. Moyo reprend cette thèse.
Commercer, investir
Par quoi remplacer l'aide publique dont elle demande la suppression? Elle propose le cocktail suivant: un tiers par le développement du commerce, un tiers par les investissements directs et les marchés des capitaux, un petit tiers par l'épargne locale et celle des émigrés envoyée au pays, et un petit résidu de 5% pour l'aide. Le Ghana et le Gabon ont montré qu'il est possible de lever des capitaux sur les marchés commerciaux. En cinq ans, le commerce entre l'Afrique et l'Asie a augmenté de près de 30%. La Chine a fixé des objectifs plus ambitieux encore. Pendant ce temps, les Occidentaux mènent des combats protectionnistes d'arrière-garde à l'Organisation mondiale du commerce.
L'Afrique finira par décoller, peut-être plus tôt qu'on ne le pense. Les perdants de l'affaire seront ses anciens colonisateurs. Tel est au fond le message de Dambisa Moyo. On comprend qu'il séduise sur le continent noir.
Voir aussi l'éditorial du Financial Times du 31 mai.
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