Neuf millions de dollars est une somme dont je me satisferais non seulement pour l'année en cours, mais pour le reste de ma vie plus celle de mes enfants, futurs petits-enfants et arrière-petits-enfants.
Mais on parle ici d'une autre planète: celle des bonus de Wall Street. Et neuf millions de dollars chez Goldman Sachs, c'était à peine un pourboire il y a deux ans. En 2007, son patron Lloyd Blankfein avait touché 68 millions de dollars en cash, actions et options. Pour 2009, ce sera 9 millions de dollars, en actions - 87% de baisse en deux ans, alors que Goldman Sachs est LA banque qui est sortie la tête haute de la Bérézina financière, réalisant l'an dernier des bénéfices record.
Ce n'est pas de gaieté de coeur que l'aimable Lloyd fait ce geste. Il a fallu le grondement croissant de la populace et des élus, qui ont fini par convaincre Barack Obama qu'il devait se montrer plus ferme face à ses sponsors de Wall Street. Notez que sur les bonus, les propositions américaines sont minimalistes - on reste dans le pays où le succès se mesure au nombre de zéros sur le chèque.
Mais la colère du peuple ne faiblit pas, et c'est tant mieux. J'ai toujours défendu dans ce blog l'idée que si les mécanismes déclencheurs de la crise financière sont évidemment bien plus complexes que le seul système d'incitations dans les banques, celui-ci n'en joue pas moins un rôle central, toute action humaine se mesurant à l'aune de ses motivations. Et quand ces dernières se résument à l'appât démesuré du gain facile, par tous les moyens, on a là un levier idéal pour provoquer des catastrophes. Diminuer cet effet de levier, c'est réduire l'amplitude des catastrophes - qu'on n'évitera jamais complètement par ailleurs.
Plus j'entends les banquiers s'énerver à propos des bonus en répétant qu'ils ne sont qu'un "symptôme" de la crise (encore récemment avec le boy-scout de Davos Klaus Schwab, ou le banquier Konrad Hummler), plus je me dis que c'est bien là qu'il faut touiller avec le bistouri.
Keep the pressure, guys!
Par ailleurs, Lloyd Blankfein, derrière son affabilité et sa retraite stratégique sur les bonus, reste un homme dangereux. Il l'a montré lors de son audition devant une commission du législatif américain. Un sénateur lui faisait remarquer que si Goldman Sachs a si bien résisté à la crise, c'est notamment parce qu'elle vendait à ses clients des produits structurés complexes (notamment ceux qui reposaient sur des hypothèques pourries), puis prenait aussitôt des paris sur le fait que ces produits allaient se casser la figure - ce qui fut effectivement le cas.
Bien vu, mais quel respect du client! "C'est comme si vous vendiez une voiture aux freins défectueux, en sachant qu'ils le sont, et que vous preniez aussitôt une police d'assurance sur ce véhicule", a dit le sénateur - (dont l'histoire ne dit pas s'il conduit une Toyota).
Lloyd Blankfein a vigoureusement défendu la façon de faire de GS, affirmant que le marché fonctionnait comme cela et qu'il s'adressait à des clients professionnels, vaccinés et majeurs. C'est là qu'il nous prend toujours pour des cons. Si nous avons retenu deux mots de cette crise ce sont ceux-là: "asymétrie d'informations". Ce qui veut dire, en clair, que le banquier d'affaires reçoit une foule d'informations, souvent avant les autres, que le client n'aura jamais. Ce n'est ni normal, ni moral. Aucune réforme financière proposée jusqu'ici ne s'attaque à ce problème, et je doute qu'aucune y parvienne.
D'où mon obsession - et je ne cesserai de taper sur ce clou: sus aux bonus!
samedi 6 février 2010
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