Ces dernières semaines ont été doublement chargées de retrospectives, puisque nous achevons non seulement une année, mais une décennie (déjà!), la première d'un nouveau milléniaire en plus. En de telles circonstances, il serait chic de se sentir doublement pénétré d'intelligence et d'esprit visionnaire.
Ce n'est pas mon cas. Sorry, la fulgurante évidence du futur, ou même des grandes lignes du présent ne m'a pas illuminé.
J'ai jeté un oeil à ce qu'ont publié quelques grands journaux et y ai trouvé davantage le reflet de leurs penchants naturels qu'une piste à suivre. Der Spiegel, dont le pessimisme fait partie du code génétique, a titré sur «La décennie perdue». Le Point raconte encore une fois l'émergence de la Chine. Je vois des dossiers sur «La décennie de tous les excès», ou celle «des spéculateurs».
Pour ma part, le moment me semble surtout marqué par l'incertitude et la confusion. Il y a un an à pareille époque, tandis que nous trébuchions dans les décombres de la finance globale, les enjeux paraissaient plus clairs. Les dégâts du marché sauvage devant être réparés d'urgence par l'Etat, on attendait avec curiosité la réponse des politiciens. La crudité effarante de ces abus posait aussi des questions éthiques dont on pouvait espérer qu'elles percoleraient dans les esprits des acteurs. Telles étaient les raisons majeures qui m'ont amené à tenir ce blog (outre le fait que j'aime bien écrire et déconner un peu).
J'ai tenté de suivre le fil pendant ces douze mois. Je ne sais plus trop où il mène. Quelques journaux, surtout économiques, résonnent encore des débats amorcés il y a un an et chroniquent les décisions ou non-décisions qui y sont liés. Peu arrivent à en tirer une image générale cohérente. Pour le reste, la paresse intellectuelle et l'idéologie – qui en est l'expression arrogante – ont repris le dessus.
Sur les causes mêmes de ce qui s'est passé, chacun a regagné dans son camp, conforté dans ses préjugés. Les pourfendeurs du capitalisme, qui jugent la finance malfaisante par principe et, pour la plupart, ne font pas l'effort d'en décortiquer les mécanismes, sont plus convaincus que jamais que les forts et les tordus prennent toujours le dessus.
Les absolutistes du laisser-faire ont élaboré leur propre version de l'histoire: tout est la faute à l'Etat qui a forcé les banques à prêter à des gens peu solvables, avant de s'emmêler dans ses règles et organes de contrôle mal fichus.
Au milieu, les chefs de gouvernement organisent des sommets nommés G2, G8 ou G20 et font semblant de maîtriser des événements dont les causes leur échappent. Une problématique chassant l'autre: de la finance, on passe au climat. Même complexité, même mise en scène, même acteurs, même brouillard.
A défaut de pouvoir y allumer mon propre phare, je voudrais terminer l'année en reprenant ici un texte de Nassim Taleb que j'avais gardé sous le coude depuis le printemps dernier. Taleb, si vous vous en souvenez, est ce gérant de fonds spéculatif devenu penseur de la finance et des probabilités, qui a publié en 2008 «Le Cygne noir», livre-culte de la dernière crise. Grossièrement résumé, le propos du «Cygne noir» est que les ruptures majeures de systèmes sont moins improbables que l'homme ne l'imagine généralement, et qu'il est bon de s'y préparer.
Dans ce texte, Nassim Taleb énumère «dix principes pour un monde résistant aux cygnes noirs». Je les résume ci-après en me demandant si, un an après le sommet de la crise financière, nous avons fait des progrès sur ces points.
1. «Tout ce qui est fragile devrait pouvoir s'effondrer assez tôt, avant que sa taille ne pose problème.» Nous sommes aujourd'hui dans la situation inverse: les géants de la finance sont devenus encore plus gros, par disparition de concurrents. Malgré les discussions en cours sur la rédaction de «testaments» ou le renforcement des fonds propres, nous ne savons pas encore comment gérer ce risque systémique. Même chose pour le climat, d'aileurs. Les effets de levier sur les températures augmentent, mais on ne sait pas dans quel sens les manier, et la volonté fait défaut de toutes façons.
2. «Pas de socialisation des pertes et de privatisation des gains.» UBS en Suisse, et plusieurs grandes banques américaines, ont remboursé l'aide directe de l'Etat, qui y a même parfois empoché un bénéfice au passage. Ce qui fait dire à certains financiers: «Où est le problème? Cessons de dire que l'Etat a payé les pots cassés, il a prêté, c'est remboursé, basta!» Un peu simple, comme raisonnement. Les garanties accordées aux titres pourris ou leur rachat pur et simple restent souvent en place. Si les marchés poursuivent leur reprise, les pouvoirs publics limiteront la casse et, dans le meilleur des cas, feront même du bénéfice. Il est trop tôt pour faire ce bilan. Mais il y a aussi les coûts indirects des excès financiers, les plus importants. La politique monétaire hyper-laxiste devra bien être renversée un jour, avec des conséquences sur le coût du crédit, sinon l'inflation et de nouvelles bulles seront au rendez-vous. N'oublions pas non plus les millions de chômeurs supplémentaires, dont on ne voit pas encore comment le marché les réabsorbera.
3. «Les gens qui conduisaient un bus scolaire les yeux bandés (et l'ont précipité contre un mur) ne devraient jamais pouvoir en conduire un autre.» Bilan mitigé sur ce point. Les chefs de banques les plus exposés ont passé à la trappe. Mais l'administration américaine et la Réserve fédérale, pour ne citer que ces exemples, regorgent de gens qui ont été formés à l'école de ces chauffeurs de bus kamikazes. Notez que c'est à peu près inévitable: ceux qui comprennent la mécanique ne courent pas les rues, et confier le bus à un apprenti n'est pas une bonne solution non plus.
4. «Ne laissez pas une personne fonctionnant au bonus gérer une centrale nucléaire, ou vos risques financiers.» Echec total. La culture des bonus a repris de plus belle, sans la moindre pudeur. Les interventions des gouvernements, au coup par coup, minimalistes et désordonnées, sont pitoyables. Particulièrement celles de l'administration Obama. Les belles paroles du président sur les «fat cats de Wall Street» importent peu, seuls les actes comptent. Ils sont faibles.
5. «Contre-balancez la complexité par la simplicité.» Je ne suis pas assez versé dans la finance pour juger si ce conseil a été suivi cette année. A priori, cela ne saute pas aux yeux.
6. «Ne donnez pas des bâtons de dynamite aux enfants, même s'ils sont accompagnés d'un mot d'avertissement.» Taleb pense bien sûr aux produits financiers complexes que des investisseurs peu avertis glissaient dans leur portefeuille sans en connaître les risques réels. Un certain progrès a été réalisé dans la présentation des avertissements (un peu plus visibles), mais l'incitation à vendre des produits compliqués demeure, puisque c'est sur ces derniers que les commissions sont les plus hautes. C'est le système même d'incitation, orienté produits, qui n'est pas bon, et il n'a pas changé.
7. "Seuls les schémas de Ponzi devraient reposer sur la confiance. Les gouvernements, eux, ne devraient jamais avoir besoin de restaurer la confiance." Les rumeurs en cascade sont une conséquence de la complexité, dit Taleb. N'attendons pas des gouvernements qu'ils la stoppent, c'est à nous de nous montrer plus robustes face à elle. Aucun changement sur ce plan. Au contraire, les gouvernements d'abord dépassés par la crise ont ensuite pris une posture paternaliste au lieu de renvoyer les gens à leur responsabilité individuelle. Sur ce plan, nous avons vu se développer le plus-d'Etat dans ce qu'il a de malsain.
8. «Ne donnez pas plus de drogue à un toxico-dépendant s'il éprouve des douleurs de sevrage.» Le problème de la dette n'est pas temporaire, il est structurel. Or quand on voit les analystes et les journaux rivés sur les indicateurs des achats de Noël, les gouvernements multiplier les crédits d'encouragement à l'achat de voitures neuves pour soutenir une industrie surdimensionnée, les économistes unanimes défendre le maintien de la politique d'argent facile, on se dit que nous ne sommes pas dans la phase de sevrage, mais plutôt celle de déni que dénonce Taleb.
9. «Les citoyens ne devraient pas dépendre d'actifs financiers ou d'avis d'«experts» peu fiables pour leur retraite.» Taleb rejoint ici Paul Dembinski, de l'Observatoire de la finance, pour qui les «silos d'épargne» gigantesques créés dans le monde sont une cause profonde de cette crise, et des suivantes. Or la réflexion sur le financement de la retraite n'a pas avancé cette année – pas que je sache en tout cas. On en reste à l'urgence: comment reconstituer mon capital? Pour Taleb, les citoyens ne devraient prendre des risques et éprouver du souci que sur leur entreprise ou leur carrière, qu'ils maîtrisent, et non sur leur retraite, qu'ils ne maîtrisent pas. Parole d'or, mais comment procéder?
10. «Faites une omelette avec des oeufs cassés.» Il ne suffit pas de bricoler le bateau de la finance à la coque pourrie, dit Taleb, mais profiter de l'occasion pour construire «capitalisme 2.0»: convertir la dette en actions, marginaliser les penseurs économiques qui ont si magnifiquement failli, en finir avec les rachats financés par la dette, les véhicules financiers spéciaux hors-bilan et les marchés de dérivés complexes opaques, limiter sévèrement les bonus- et surtout apprendre aux gens à naviguer avec moins de certitudes.
Avons-nous progressé sur ce point? Moi, je ne vois pas. Merde, je voulais éviter une fin d'année déprimante, et voilà que je n'y coupe pas.
Et en plus, il pleut des cordes depuis trois jours.
jeudi 31 décembre 2009
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